mercredi 30 décembre 2009

Au revoir 2009

2009 agonise, elle finira, éructant ses dernières bulles de champagne aux douze coups de minuit, qu’égraineront des gai-lurons éméchés, le cotillon de guingois.
J’avoue ne pas être friande de ces agapes de Saint Sylvestre, qui enterrent les 364 jours précédents, la plupart du temps sans même un seul regret. Ce deuil bruyant, qui donne aux réveillonneurs des allures de veuves joyeuses, n’en reste pas moins une petite mort. Car ce sont bien des jours, qui se meurent au fond des verres, et que malheureusement nous ne rattraperons plus.
2009 s’achève, de grâce prenons le temps d’une minute de silence! Une vrai minute, pas de ces quelques secondes d’un silence bâclé, interrompu de toussotements et de raclements de gorges intempestifs. Non, soixante secondes bien pesées, le corps en posture de respect, pour les 8760 heures passées que la vie, Dieu, le Grand Architecte, le destin, ou vous-même (cochez les cases inutiles à vos yeux) ont daigné vous accorder.
Année difficile ou plutôt douce, noyée de chagrin ou remplie d’éclats de rire, année sans flamme ou glacée comme une lame, banale ou exceptionnelle, mais une année de plus, tout de même, comptabilisée sur un cadran que nous avons trop tendance à oublier. On tourne la page de l’an passé, avec la désinvolture de celui qui croit avoir apprivoisé l’éternité. « On est tellement pressé d'aller on ne sait où, faire on ne sait quoi, que chaque minute d'attente prend des allures d'éternité".
Prenons-la donc cette minute de silence, pour se rappeler d’un mot, d’un visage, d’une histoire, d’un baiser, d’un frôlement, d’une image, d'une lumière, d’une musique…*
Cette ultime minute de 2009, la seule que vous vous serez vraiment offerte, rien que pour vous, dans le silence de votre cœur, à l’abri du brouhaha du monde, profitez-en jusqu’à la dernière seconde. Que de 2009 reste au moins cette parenthèse, volée à la course folle des aiguilles de la montre.
Dans le temps suspendu de cette pause, la chanson de Cat Stevens, qui accompagne l'inoubliable film Harold et Maud, m'est immédiatement revenue en mémoire, et les mots de Sénèque aussi: "le plus grand obstacle à la vie est l'attente, qui espère demain et néglige aujourd'hui".
video

* un clic sur chaque mot ouvre une bulle musicale

mardi 29 décembre 2009

Merci

Je pars pour le Vietnam le 2 janvier prochain, un périple de plusieurs semaines de Hanoi à Ho Chi Minh Ville, en passant par Halong, Hué, Hoi An, Danang, Tra On, Can Tho...
Comme toujours, mes carnets et mes appareils photos sont déjà dans le sac.
Avant de partir, je voulais remercier personnellement chacun d'entre vous, d'avoir pris le temps de lire régulièrement ce blog. Vous êtes de plus en plus nombreux, et de tous les coins de la planète: France, Espagne, Cameroun, Inde et même Japon puisque nous avons un membre de Yokohama! Vos visites, vos messages m'ont beaucoup apporté au cours de cette année 2009.
2010, piaffe déjà devant la porte, je souhaite qu'elle soit douce, lumineuse, pleine de joies et de passions, enthousiaste et riche en rencontres formidables! Permettez-moi de vous souhaitez également une très bonne santé, ce bien si précieux qui vous permettra de réaliser tous vos projets!
Que 2010 nous permette, aussi, de nous retrouver toujours plus nombreux autour de ce blog. J'essaierai de vous envoyer quelques "cartes postales virtuelles"depuis le Vietnam.
"Se flatte-t-on jamais d'atteindre l'horizon? Faut-il pour cela renoncer à l'enchantement des routes tendues vers lui? " disait Alexandra David Neel.
Encore une fois, merci pour votre fidélité et à bientôt!
Marie


samedi 26 décembre 2009

Marguerite Duras, je vous attendrai à Sadec

On avait demandé à Marguerite Duras, d’interviewer des enfants. Elle les avait rencontrés dans une école, mais très vite, elle choisit de les rencontrer en dehors du cadre scolaire : ils avaient peur, entre les murs de l’école, peur de dire des bêtises, de mal faire. Ils étaient hypothéqués.
Marguerite, sans enfantillage, patiente et attentive, recueille leurs avis et leurs pensées.
- quel âge as-tu ?
- j’ai six ans
- pour toi, qu’ y a-t-il de plus beau dans le monde?
- un petit beurre !
Sourire de Marguerite qui poursuit,
- Crois-tu qu’un jour les voitures voleront ?
- Non, peut-être un vent violent, un vent très fort pourra les propulser. Mais il faudrait un vent vraiment terrible !
Silence de Marguerite, que j’imagine, emportée au coeur d’une tornade, à l’arrière d’une Moris-Leon- Bollé.

videoJ’écrivais dans Viento, que vous vous perdiez parfois dans des monologues sans fin, oui, une petite fille, perdue à jamais. Au milieu des enfants, j’aime vos silences, votre souffle qui trahit la surprise, devant la gravité de certaines réponses, il y a de la connivence entre vous.
J’ai dit aussi, que vous me manquiez, vos mots, vos amours, vos excès, vos livres… alors je pars Marguerite, dans quelques jours je serai à Vinh Long et Sadec, je vous verrai descendre du car, sur le bac , vous irez jusqu’au bastingage, vous regarderez encore une fois le fleuve : Ma mère me dit quelquefois que jamais, de ma vie entière, je ne reverrai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages, le Mékong et ses bras qui descendent vers les océans.
Je rejoindrai le Delta des neuf dragons, où La Mère s’est ruinée à lutter contre le Pacifique. Là, dans l’humide torpeur du jour, où les sampans glissent sur le Mékong, où les rives se perdent dans les rizières, je vous emmènerai Marguerite, et vous vous souviendrez : la lumière tombait du ciel dans des cataractes de pure transparence, dans des trombes de silence et d’immobilité. L’air était bleu. On le prenait dans la main. Dans quelques jours, Marguerite, je vous ramènerai, est-ce que l'ombre de l'auto noire, longera les haies de jasmin en face du Lycée Chasseloup-Laubat? Aurez -vous le chapeau d'homme d'« enfance et d'innocence », au bord plat, en feutre souple couleur bois de rose avec un large ruban noir, et vos souliers de bal, très usés, en lamé noir avec des strass. Serez au rendez-vous Marguerite ?

vendredi 25 décembre 2009

La femme muette du peuple de la Parole

Je ne sais pas encore qu'elle s'appelle Amira. La femme qui vient de prendre le siège voisin, sur le vol IB 989I qui accuse déjà trois heures de retard, enlève sa veste de laine, elle se recoiffe et rajuste sa ceinture. L'avion décolle.
- nous sommes enfin partis.
- oui, c'était presque improbable!
- tout le monde trouve ça normal, mais c'est, en fait, un petit miracle, déclare Amira dans un sourire.
Amira va voir ses petits enfants, elle est heureuse et aucune tempête de neige ne peut balayer la flamme qui incendie son regard.
Elle lit : l'histoire de l'amour de Nicole Krauss: Une plaisanterie amère m'est venue à l'esprit. Les mots m'ont trahi. Et pourtant. Je serrais les pages, craignant de voir mon esprit me jouer des tours, de baisser le regard et de découvrir qu'elles étaient blanches.
Je lis, Ma vie, de Carl Jung : J'ai donc entrepris aujourd'hui, dans ma quatre-vingt-troisième année, de raconter le mythe de ma vie.
Les mots s'emmêlent, se répondent, ils passent d'un fauteuil à l'autre. La lumière baisse dans la cabine, nous n'allumons pas les "liseuses" et nous nous mettons à parler, au dessus de la terre qui s'éloigne, poudrée de neige grise.
Amira, veuve, raconte les voyages qu'elle faisait avec son mari, à bord de leur petit avion. Elle dit de la solitude, des sentiments que je n'avais jamais éprouvés. Parfois, elle ferme les yeux, pose la nuque sur l'appui tête, pour faire revenir les images.
- j'aime voler, j'ai pris des cours vous savez et je crois que je devrais m'y remettre. J'ai besoin de sentir que je peux voler.
Elle écrit aussi, mais sans jamais avoir osé montrer ses textes.
- vous vous censurez?
- c'est un peu ça. Je raconte des choses si personnelles, je ne voudrais pas gêner qui que ce soit. Peut-être, quand je serai morte, on pourra lire cette histoire. J'ai essayé de faire des coupures, d'écrire en disant Elle, et puis j'ai abandonné. Maintenant, je dis Je. Je suis juive.
Elle ferme les yeux encore une fois. Je lui raconte ma visite dans l'ancien quartier juif d'Ubeda, guidée par Jose Angel Almagro Alises, qui depuis 25 ans restaure, seul, une synagogue, la maison d'un rabbin et celle de l'apothicaire.
- je me suis retrouvée tout à coup devant la tribune, où autrefois, on lisait la Thora, c"était étrange à ce moment là, c'était un lieu... imprégné, voilà c'est le seul adjectif qui me vient à l'esprit.
J'ai pris une profonde inspiration et j'ai voulu la convaincre.
- n'ayez pas peur, vous devez écrire, et tout dire, sans pudeur, sans la moindre hésitation, sans une seule césure, écrire tout, et tout dire. Vous ne pouvez pas vous réduire au silence, vous ne pouvez pas vous faire taire. Racontez, osez. Vous ne devez pas être la femme muette du peuple qui parle. Amira, envoyez-moi votre manuscrit et je vais vous lire. Comme ça vous aurez fait le premier pas. Vous aurez ouvert la voie, oui, vous aurez ouvert la voix.
Elle a noté mon adresse sur son agenda en cuir, de couleur jaune, j'ai noté la sienne sur la première page de Jung: J'ai donc entrepris aujourd'hui, dans ma quatre-vingt-troisième année, de raconter le mythe de ma vie.
En rentrant, j'ai ouvert le dictionnaire des prénoms. Amira, avec aleph, veut dire parole en hébreux.

vendredi 18 décembre 2009

Lettre ouverte

Cher Père Noël,
Tu dois être débordé, car c'est pour toi la période "charrette". Mais je voulais juste t'écrire pour te raconter un peu, ce que tu risques de rencontrer pendant ta tournée. Ne sois pas surpris, c'est une année dure Père Noël, pour beaucoup, une de ces années sombre et sans vraie joie, qu'on a envie de gommer d'un revers de main et de reléguer aux oubliettes.
Il fait froid et pour certains les premières engelures aux pieds se font sentir, sur le carton qui n'isole pas du sol, près de la bouche de métro. La file est longue et les rayons vides dans les banques alimentaires, alors ne soit pas trop chiche Père Noël. La solitude, elle, ne désemplit pas, elle se niche partout. Bien qu'elle affectionne particulièrement les petites vieilles, toutes ratinées, qui depuis longtemps ont oublié le sens du mot visite, elle ne rechignera pas à faire du zèle chez un divorcé séparé de ses enfants, ou un étranger qui ne reconnaît plus sa terre à travers la fenêtre. Il y a ceux qui n'y arrivent plus, et ceux à qui on n'a pas donné la chance de commencer. Le travail est devenu un luxe et un toit est aussi dur à garder que ses premières dents de lait. La "boule bleue" a perdu la sienne, elle tousse et s'époumone, sa peau craquelle comme un désert, laissant passer par le trou béant de ses pôles, le cri d'agonie des mères en colère. Il y le trop plein et le trop peu, les ventres rebondis du rien et l'obésité obscène du tout. Tu verras, si tu freines un peu le chariot de tes rennes, des enfants gratter le sable et des femmes éreintées de porter tant de seaux, des maisons à terre qui n'ont pas résisté aux tempêtes, des geôles aux tinettes putrides, et des seringues un peu partout dans les ruelles. Tu verras des enfants, repus et aux joues roses, qui taperont du pied, déçus d'un des cadeaux, des enfants sages et tristes et heureux aussi, parfois. Je ne te demande rien, Père Noël, tu n'es ni un de ces conteurs de fariboles, ni un faiseur de miracles, je veux juste que tu prennes le temps, dans ta virée en rennes, de la regarder en face cette fichue planète ! Elle est tout ça, dure et généreuse à la fois, une terre qui saigne et qui se marre, en faisant un pied de nez aux étoiles, une terre qui a soif et faim et qui regorge de poubelles, une terre si fraternelle, où l’amour fait tant défaut, une terre de sable à torrent, un désert inondé. Les hommes se tirent dessus à bout portant, tandis que d’autres tendent une main charitable, des femmes cassent un talon dans un cocktail, au moment même, où, accroupie dans un caniveau, une autre rajuste son sari… Voilà le monde parfumé, plein de rires, plein d'oiseaux bleus. Soudain griffé d'un coup de feu, un monde neuf, où sur un corps qui va tomber, grandit une tache de sang
Nous n’avons été ni mauvais, ni sages, nous sommes des Hommes, Père Noël, tout simplement. Aussi sois indulgent, et entre dans les maisons où tu n'as jamais mis les pieds !

jeudi 17 décembre 2009

Pleurer sous cape.

Arrivée à la Havane. Première rencontre dans la chaleur humide d'une ville aux illusions perdues. On a mis de la couleur sur les crevasses des immeubles rongés d'une lèpre grise. Tout est lent, brumeux, comme les volutes du cigare qui envoient vers le ciel un vengeur pied de nez à des années d'abstinence tabagique. Dans la fabrique, on s'active comme dans une ruche. Femmes et hommes, alignés devant des tables en bois, l'oeil aiguisé pour le tri des capes, et la langue bien pendue partagent des brins de vie, que couvre à peine la musique nasillarde qui hoquette du haut-parleur. Les doigts experts des écoteuses déchirent la feuille de tabac entre le pouce et l'index pour enlever la nervure centrale. Les rouleurs, avec dextérité, s'enorgueillissent des plus belles pièces, ils manient la chavette sans la moindre hésitation pour couper le bord des feuilles. Rouler, étirer, lier, on a l'impression de joueurs professionnels qui battraient d'innombrables jeux de cartes. Les hommes sont tous en débardeurs, on voit sous la peau couleur de cannelle, les muscles qui tressaillent au moindre effort. Une femme, rie aux éclats en enfouissant une mèche noire sous son bandana couleur soleil. J'ai ramassé un petit bout de feuille sur le sol et je l'ai glissé dans la poche de mon jean, j'emporte un peu de l'île. Plus tard, je fermerai les yeux, les mains dans la poche et la feuille, devenue sèche, se froissera, Cuba sera loin et j'en garderai la trace sur mes doigts. Pour l'heure, je termine mon café noir, au nez et à la barbe de Fidel, qui pose au dessus du comptoir du bar de l'usine Partagas. Des pensées me titillent la mémoire, comme une poignée d'orties. Je suis venue chercher le CHE, je le suis à la trace, comme un setter irlandais derrière une bécasse, un chasseur de rêves fracassés et d'utopies broyées. Je dois terminer d'écrire cette histoire que j'ai commencée il y a des mois, et qui dans mes carnets s'est brusquement arrétée à : Che, trois lettres qui claquent comme un éternuement, tu rôdes autour de moi depuis longtemps, je n’ai pas voulu jouer avec ceux qui t’épinglent sur le mur d’une chambre. J’ai juste voulu marcher vers toi. Dans mes nuits longues, entre les mots de ton journal, ta rencontre m’a été fatale, là où La Piojera coule encaissée *...
Des points de suspension, une route barrée. J'expire une fumée, qui monte lente et bleutée. Des volutes en forme d'anneaux viennent s'enrouler autour des pales du ventilateur et puis s'en vont... je protège ma rêverie avec la main, je ne veux pas partir et je ne vais pas rester. La nostalgie a pris le tabouret libre, juste à côté de moi, elle s'est servi un rhum, qu'elle a pris "cul sec", elle s'est resservie une rasade, elle m'a regardée droit dans les yeux, et d’une voix cassée, un peu ivre, elle m’a dit comme en secret :
- c'est demain que j'avais vingt ans!
* à paraître.

mercredi 16 décembre 2009

Un goût des pôles !

L’histoire commence en 1968, dans la baie de San Francisco, Georges Matt, écoute les programmes en FM de « the Koit mother » et sa musique, diffusée sans une seule parole.
En 71 il rencontre, dans le sud de l’Espagne, vivant sous les oliviers, dans une camionnette entre mer et dunes, Isaac Guillory.
Isaac est musicien et passe de longues heures à jouer de la guitare sur la plage ou dans les bodegas du coin. Le vent du large souffle sur les utopies des années soixante-dix qui viennent se réchauffer au soleil andalou. Les années 80 et l’arrivée de l’ordinateur vont faire germer une idée : enregistrer de longues plages musicales, les diffuser et faire ainsi connaître une musique, que les grandes maisons de disque ne diffuseront jamais.
Il fallait à Georges, du temps et du calme, pour mener à bien un des premiers projets de radio en ligne. « J’ai fais mes valises et je suis parti en Antarctique, pour essayer de monter un station de radio par internet. Pour réussir, A’ Net Station (comme je l’ai appelé) devait uniquement diffuser de l’excellente musique, n’avoir aucune pub à l’antenne et pas de paroles ! Dans l’obscurité glacée que venait à peine éclairer l’écran de mon ordinateur, j’ai inventé cette radio ! Si vous saviez l’émotion que j’ai pu ressentir le premier jour, avec mes trois premiers auditeurs ! »
Des années plus tard, A’ Net Radio est l'une des meilleures radios que je connaisse. Journaliste pendant plus de quinze ans sur les ondes, je connais l’impact que peut avoir un media qui vous emporte loin, juste par la force d'évocation qu’il exerce sur votre imagination.
A’ Net Radio émet de l’Antarctique. La webcam du site s’ouvre sur une éternité blanche, où, l’horizon gelé, flirte avec l’orange d’une aurore délicatement posée sur la banquise. Dans le confort relatif de la station, Georges vous donne un goût des Pôles. Il répond à la rigueur implacable qui cerne son « igloo », par la douceur ouatée d’une musique folk, acoustique, où les voix dessinent la seule présence humaine.
"Quand on a oublié qu'il fait froid, que le silence est infini, qu'on s'est défait de l'agitation du monde, quand l'indispensable se réduit à peu de choses, on sent grandir en soi le bonheur de l'harmonie, ce sentiment agréable où en toute sérénité on se sent bien là où on avait rêvé d'être. » raconte Jean-Louis Etienne. Le ciel est de nacre et la glace s'irise, vous êtes en Antarctique... *
* Pour découvrir A' Net Radio, en direct, une fois sur le site, cliquez sur play dans le menu sur la gauche

lundi 14 décembre 2009

Arithmétique silencieuse

J’écris beaucoup, dans les avions et dans les trains, mon imagination n’aime pas faire du « sur place », et on y fait d’insolites rencontres.

Dans l’AVE, (le TGV espagnol, au si joli nom d’oiseau), ma voisine, par exemple, a un forfait téléphonique illimité.
Sachant qu’un train partant de Séville à 18h45 met exactement 2h30 pour rejoindre Madrid, que nous sommes partis depuis une heure et quinze minutes, que la dame a entamé sa conversation dès le départ de la rame, calculez depuis combien de temps la voyageuse importune ses voisins. Vous avez deux secondes avant que je relève la copie.
Son interlocuteur lui, est muet, parce qu’il n’y a aucune plage de silence. La dame téléphone à un muet, qui pour comble de malheur n’est pas sourd ! Ou bien, il n’est déjà plus à l’autre bout du fil. C’est sans doute ça, il a posé le combiné et il est allé faire un tour. Elle, elle déblatère dans le vide pour ne pas sauter dedans ! Je guette l’arrivée d’un tunnel salvateur et la coupure de réseau, mais le muet a raccroché, désarçonnant la pipelette ! Qu’à cela ne tienne, on ne l’a fait pas à un moulin à paroles, elle enfourne dans le pavillon de ses oreilles, des écouteurs très design. Ouf, une seconde de plus dans le silence et elle aurait été obligée de se mettre à penser ! Elle écoute sa musique, dont me parvient des crissements de sauterelles affamées, tout en feuilletant un journal. Voilà, tous les sens sont quasiment occupés, puisqu’elle croque en même temps une barre chocolatée et exhale un parfum bon marché aux extraits de vanilline. Plus rien de ce qui se passe autour ne peut rentrer à l’intérieur, elle s’est emballée sous vide !
Le tunnel salvateur est arrivé, elle en a profité pour se recoiffer dans le reflet de la fenêtre. Elle a relâché ses cheveux une fraction de seconde, avant de les attacher avec un gros élastique couleur de prune. Elle a de belles mèches qui brillent comme les châtaignes sous le soleil pâle de l’automne, un trait de Khôl, noir, souligne son regard, sa peau a gardé le hâle de l’été. A l’instant où elle a relevé ses cheveux, elle n’avait plus besoin de parler, elle était juste belle et gracieuse. Puis, elle a mis son index dans la bouche et dans une grimace elle a détaché un petit morceau de confiserie collé sur ses dents. Voilà pourquoi j’avais tant aimé les saintes des icônes byzantines, elles n’étaient pas gourmandes ! Sur ce, le soleil a dégringolé sur les collines, et, la plaine, que le train lacérait sans vergogne, s’est incendiée en un éclair... et en silence!

dimanche 13 décembre 2009

Loup y es-tu ?

La déclaration d’Yvana Trump à la presse me laisse sans bras, ils se sont désintégrés sur le carrelage en lisant ces quelques mots : « je ne permets pas à mes petits enfants de m’appeler grand-mère, je veux qu’ils me disent : Glam mum’»!
Botoxée de neuf, le chignon rutilant et peroxydé, la « maman glamour », aux lèvres siliconées, aura beau se gargariser de méthode Coué, les miroirs réfléchissent, eux !
C’est aux petits enfants de choisir la façon dont ils vous appellent. Donner un nom pour un enfant c’est important, surtout dans un monde où les repères sont brouillés. Nommer, c’est rendre une personne unique à vos yeux. Il ne s’agit pas de donner une étiquette à lire aux autres !
Ma grand-mère avait une jolie blouse à fleurs. Des rides profondes et lourdes comme le poids d’une vie lui barraient le front, et les jours de lessive elle sentait bon le savon de Marseille. Après le café au lait du matin, elle s’affairait à ses fourneaux embaumant la cuisine de lapin en sauce, de daube de carottes, de pot au feu et de ragoûts de toutes sortes qui nous faisaient presser le pas à la sortie de l’école. Cette vieille dame, voyons de… 60 ans à l’époque, ne savait rien de la chirurgie esthétique, mais se pomponnait le dimanche et veillait à son impeccable indéfrisable. Sa principale préoccupation était de nous rendre heureux et chaque tour de cadran, ainsi rempli, de biscuits au sucre glace, de parties de loto acharnées, de commissions au marché et de débordante tendresse avait un goût d’éternité. A l’heure de dormir, où, sur les murs de la chambre, se projetaient d’inquiétantes ombres chinoises, je n’aurai eu que faire d’une Glam Mum’ en porte jarretelle ! En caressant mon front de sa main rugueuse aux relents d’encaustique, ma grand-mère, savait terrasser tous les dragons de mon enfance. Son chiffon de poussière chassait les mauvais rêves et quand on traque les monstres on se garde bien de mettre du rouge à lèvres !
Du coup, notre héroïne, que suivait toujours un parfum d’eau de Cologne à la lavande, portait le plus doux nom qu’il soit. On ne lui en connaissait pas d’autres, et plus tard, quand il s’évapora pour être remplacé, par celui plus âcre et capiteux de l’Absence, nous le répétions comme un mantra protecteur : Mémé !
Mémé, mémé, qui ne s’épancha jamais dans la presse, mais qui en découpa toutes les recettes de cuisine, mémé, dont les rhumatismes déformaient les genoux et l’arthrose les doigts, tu étais à nos yeux la plus belle, dans tes tabliers de cretonne qui te donnaient des airs de princesse !
Je demande solennellement à mes petits enfants de m’appeler Mère-Grand, je préfère les canines acérées du Méchant Loup à la stupidité assassine du jeunisme !

samedi 12 décembre 2009

Faites-le !

Le romancier américain Henry Miller, raconte que de temps en temps, il allait passer une soirée à la bibliothèque municipale pour lire. C'était pour moi, disait-il, comme prendre un billet pour le paradis.
Aussi, j’ai le plaisir immense, de vous inviter GRATUITEMENT, au paradis !
D’un simple clic, oui, vous avez bien entendu, d’un simple clic, vous allez découvrir les merveilles du monde, les images les plus rares, les pays les plus enchanteurs ! Approchez mesdames et messieurs, il y aura de la place pour tout le monde, éternisez-vous ou jetez un simple coup d’œil!
Sous vos yeux ébahis, voici la carte chinoise de l'État du Qi, gravée dans la pierre au cours de la septième année de l'ère Fouchang en 1136! D’un simple regard, parcourez le commentaire du 18ème siècle du savant al-Rasmuki, expliquant un ouvrage du mathématicien médiéval al-Samlali. D'un bond, nous voici au Brésil, dans l’atelier photo de Joaquim José Insley Pacheco, l'un des plus célèbres photographes de portraits brésiliens. Il a « tiré le portrait » d’Isabel, princesse du Brésil. Enfin, si le cœur vous en dit, et sans aucun supplément, vous pourrez vous offrir un souvenir de la grande, que dis-je, de l’immense ... Sarah Bernhardt !
Toutes ces curiosités, ces mystères, vous sont enfin révélés, et, j’insiste, mesdames et messieurs, pas pour vingt euros, pas pour cinq euros, non mesdames et messieurs, nous vous offrons le paradis GRATUITEMENT !
Nulle part ailleurs vous ne verrez, de si près, ces petits trésors: des peintures rupestres africaines, vieilles de plus de 8.000 ans, des documents sur le débarquement de Normandie, des cartes médiévales! La visite se fera en 7 langues ! Plus vertigineux que les montagnes russes, plus savoureux que les pommes d'amour, plus envoûtant que les trains fantômes, plus renversant que la catapulte de la mort! Approchez, plus près, oui, vous, le monsieur du deuxième rang, non vous ne rêvez pas, c’est bien un manuscrit de Christophe Colomb, il date de 1493 ! Feuilletez, Madame, n'hésitez surtout pas, les 270 pages des contes d’Andersen, dans l’édition originale de 1911 ! Du jamais vu, du sensationnel, les civilisations disparues se matérialisent sous vos yeux, les monuments de l'Egypte des pharaons sortent à nouveau du désert de sable...
Je vois que vous êtes tenté, surtout la petite dame blonde du fond.
Notre attraction va démarrer, retenez votre souffle, attention petit bolide, près pour le grand plongeon, en voitures mesdames et messieurs, attachez vos ceintures... CLIQUEZ!

jeudi 10 décembre 2009

Magie en bar !

Dans la véranda couleur de fontaine Wallace, les anneaux d’acier qui encerclent le marbre des tables rondes reflètent les globes de verre du plafond. Malgré le froid, un homme, un pull fuchsia sur les épaules, sirote un diabolo menthe. Je n’ai pas osé demander où Hemingway s’asseyait quand il venait au Sélect. Dans les cafés et les tavernes où les écrivains ont pensé des livres, il reste une infime parcelle d’eux-mêmes, une réminiscence de leur cogitation, peut-être même cette petite rayure tracée avec l’ongle sur le bois. Nous regardons par la même fenêtre un monde qui a tourné sans nous.
A La Coupole, de l’autre côté du Boulevard Montparnasse, de pseudos maharadjas, sur le pas de la porte, guident des clients vers le bar. Ils devront attendre leur tour pour une table. Un maharadja déchu, qui vient finir ses jours dans cet arrondissement de Paris, un prince amnésique, qui au contraire de ses éléphants préfèrerait ne plus avoir de mémoire.
Voilà deux jours que j’ai fait du Sélect, ma « cantine » provisoire. Je cherche toujours un « terrier » où venir poser mes carnets. Mes cahiers ont toujours un élastique, on ne sait jamais des fois qu’un mot m’échappe ! Cela fait donc deux jours, disais-je, que je campais au Sélect et à chaque fois, les clients qui se succédaient à la table voisine, parlait d’un film de Tarentino.
- On va voir le dernier Tarentino ?
- Moi, le Tarentino j’adôôôre !
- Oui, bon c’est un Taentino quôôôi !
J’ai immédiatement pensé que cette table avait été occupée un jour par le réalisateur. Oui, c’est ça, il s’assied, se concentre un peu, quelques passes chamaniques, une pincée de sel et hop, il « Tarentinise » la table ! C’est fait, le lieu est sacralisé, toute personne qui s’assied désormais sur ce lieu magique est obligée de parler du cinéaste.
Attention, démonstration ! Voilà un couple. Il s’embrasse goulûment au dessus de leurs bocs de bière, des regards langoureux en guise d’amuse-gueule, attendez, vous allez voir !
- Ça te dis un ciné, mon lapin* ? (*litanie animalière sirupeuse qui lance son attaque virale lors des premières contaminations amoureuses)
- Comme tu veux, mon minou* (j’ai oublié de dire que l’«affection» est particulièrement contagieuse)
Ne vous impatientez pas, je parie dix contre un sur le lapin.
- On pourrait, je ne sais pas moi, voir…le Tarentino
Bingo ! Je vous l’avais dit, la table est envoûtée, il suffit seulement de s’asseoir, et ça marche tout seul. Cela doit faire des années que ça fonctionne et quand Tarentino ne sort pas de film, je suis certaine que les gens vont louer des vidéos. J’étais la seule à connaître le secret des brasseries parisiennes !
Il m’est alors venue une idée lumineuse, un de ces éclairs de génie qui donnent à votre cervelle des allures de 14 juillet. J’ai appelé le garçon de café et j’ai susurré :
- vous savez où il s’asseyait Hemingway ?

mercredi 9 décembre 2009

Rencontre au sommet !

« Nous avons des problèmes d’eau potable, le cours des torrents autrefois était régulier, aujourd’hui ils peuvent déborder ou être à sec. Nous ne comprenons plus rien, nos cultures sont chamboulées, nous sommes à la dérive ». Un paysan du Ladakh, à la dérive, ballotté par les flots, sur un radeau en plein océan de tempête, crie son désespoir sur le toit du monde !
Oui, le monde est fou, il a perdu la boule, il est désaxé !
Le réchauffement est là, inexorablement là. Des cultures ravagées par la sécheresse, des glaciers qui agonisent, des réserves d’eau douce à jamais perdues, forêts broyées, animaux décimés. Les premiers réfugiés climatiques pensent déjà que leur communauté va disparaître, seront-ils déplacés, ou dispersés ? Les générations d’exilés qui m’irriguent les veines en ont froid dans le dos !
J’ai beau limiter l’eau de mes douches, trier avec la patience d’un entomologiste les déchets domestiques, surveiller l’utilisation des appareils électriques et faire mes courses avec un filet à commission, je ne vois pas le bout de cet enfer programmé, dont le chemin malgré tout, est pavé de bonnes intentions.
Au moment même où j’écris, la radio diffuse la musique du film Out of Africa de John Barry. Me voilà survolant l’Afrique, sur un vieux biplan. Dieu, que la terre est belle ! Immense, blonde et lascive, sauvage et fière, mystérieusement captivante, injuste et cruelle aussi. Regardez, là, dans l’herbe haute, une antilope, voyez sa silhouette gracile, aux aguets ! Et là, la lumière du soleil, qui tombe, orange derrière les grands arbres. Une poignée d’hommes avance, une ligne de fourmis qui trace un sillon de poussière sur la piste. Attention, on vire un peu sur l’aile, ouvrez bien les yeux, là, juste au fond cette tache sombre, une charge d’éléphants !
Pasang, souffle un peu, en posant sa charge : « autrefois, le chemin de mon village était coupé par la neige, plusieurs mois par an, aujourd’hui il est ouvert tout l’hiver. ». Il ressert les sangles autour de sa mule qui porte l’eau, le regard vague, comme s’il cherchait dans sa mémoire, les images du chemin de glace d’autrefois. « Il n’y a plus d’eau, on ne peut se doucher et faire la lessive qu’une fois tous les dix jours. Je ne pouvais plus voir mes vaches crever de soif, alors je les aie vendues ! ».
Je repense au film Soleil Vert. En 2022, les hommes ont épuisé les ressources naturelles. Seul le soleil vert, une sorte de pastille, parvient à nourrir une population miséreuse qui ne sait pas comment sont crées ces aliments. Scène mythique où Charlton Heston accompagne son ami dans un « mouroir », on va l’euthanasier, comme tous les vieillards. Leurs dernières volontés sont toujours exaucées, il veut revoir, la TERRE ! Les images d'une Terre, qui n'existe plus . Autrefois, la Terre et la Pastorale de Beethoven!
2022, dans douze ans, à peine

mardi 8 décembre 2009

Quelle heure est-t-il ?

Certains souvenirs s'accrochent à ma mémoire comme un vieux chewing-gum à mes semelles de crêpe. Je ne peux m'en défaire, ou pour être tout à fait honnête, je ne fais rien pour les gommer.
Une musique, une image et tout revient avec la netteté d'une optique japonaise!
La preuve en exemples. Le Canto General de Pablo Neruda mis en musique par Mikis Theodorakis me ramène inexorablement en Hongrie.
1990, je rentre dans Budapest avec ma petite camionnette blanche, un tramway jaune longe la rue, il glisse à grand bruit sur le rail qui le guide. Je suis enfin à Budapest où j'entend l'écho de la révolution de 56, je perçois encore ses secousses, j'entends encore battre son pouls... les blindés pénètrent de tous cotés, à 4 h 20, Imre Nagy lance un appel : «A l'aube, les troupes soviétiques ont déclenché une attaque contre la capitale, avec l'intention évidente de renverser le gouvernement légal de la démocratie hongroise. Nos troupes combattent. Le gouvernement est à son poste. J'en avertis le peuple hongrois et le monde entier».
De mon autoradio à K7, monte un chant, un cri déchirant, la force vivante et grandiose de la terre, la Voix de Maria Farantouri : aqui viene el arbol, el arbol de la tormenta...Voici venir l'arbre, c'est l'arbre de l'orage, l'arbre du peuple. Ses héros montent de la terre comme les feuilles par la sève, et le vent casse les feuillages de la multitude grondante...
A jamais, les mots de Neruda et de Théodorakis me ramènent à Budapest, comme Waiting for the night de Dépêche Mode me replonge à Bucarest en 91.
Je descend du bus, rue Popa Nan, pour rejoindre la rue Delea Noua. Il fait froid, il y a de la neige grise sur le trottoir défoncé. Je grimpe quatre à quatre les marches en ciment de l'escalier, je rejoins ma petite chambre chez l'habitant. Je me déchausse et pose mon anorak sur le lit cosy. En regardant par la fenêtre, couverte de givre, j'ai vue sur une station service désaffectée, avec sa vieille pompe à essence. La nuit tombe glaciale et grise sur la ville éventrée de chantiers fantômes, derrière-moi grésille le poste de radio : I'm waiting for the night to fall, i know that it will save us all, when everything's dark, keeps us from the stark reality... J'attends que la nuit tombe, je sais que ça nous sauvera tous, quand tout est noir, ça nous protège de la brutale réalité...
Aujourd'hui l'I.pod distille les notes... alors, monte une odeur de tsuica, un alcool de prunes que l'on a mis à chauffer dans une casserole, sur le réchaud. Le verre est encore brûlant, il réchauffe les mains et le corps. Il y a une Dacia garée en bas, dans la rue, on la devine rouge sous sa bâche. La nuit tombe sur Bucarest. Ici il est midi, et j'ai froid !
Texte dédié à Jean-Louis Calderon, journaliste, décédé le le 24 décembre 1989, écrasé par un char à Bucarest alors qu'il couvrait la révolution en roumanie pour La Cinq.

lundi 7 décembre 2009

A quoi penses-tu, Ariane ?

La clôture longe le bois d'eucalyptus, et les barrières que l'on ouvre et referme tout au long du chemin, dessinent les enclos où l'on sépare le bétail. On passe ainsi nombre de frontières, qui délimitent le territoire des taureaux en fonction de leur classe d'âge. Les ombres noires et brunes, passent, nonchalantes. Le pas lent de ces masses en mouvement, laisse des traces de sabots en demi-lune, sur le sol à peine humide. On les dérange et ils se déplacent à regret chaque fois que l'on passe en voiture. Les cornes blanches, ponctuent leur tête de parenthèses qui déchirent l'horizon ou le ciel et semblent vouloir dire l'essentiel de la vie, de la mort. Sur leur pelage couleur châtaigne, cendre, ébène ou bien savon, le fer a laissé chiffres et blason. Un solitaire a quitté le clan, il s'éloigne, sur la terre rouge, couleur de sang, comme une prémonition. Il est peut-être là, ce taureau dont le matador rêve, les nuits sans fin de l'insomnie. Il lui a déjà dessiné de rares véroniques de son manteau de combat, ouvert comme l'aile d'un papillon. Sa main gauche, imprime au tissu de serge rouge la quintessence de la lenteur, les secondes transformées en heures. Il sent le souffle fort, chargé du musc de la terre, comme une haleine qui lui frôle le corps. Il est si près dans cet attardement. L'autre charge, il bondit, il conquiert. Le matador lui, comme un arbre, les pieds plantés dans le sable, écarte un peu le bras pour canaliser la charge. "Le génie a des nonchalances, mais une prestesse de grand fauve. Le génie est une paresse attentive. On guette sans cesse et l'on trouve une fois, par surprise". Dans ce rêve-ci, le matador a du génie !
Les taureaux ne font pas de rêve, ils tournent autour de la mangeoire, le museau couvert de fils d'or, ils mastiquent lentement. Le 64 me regarde fixement. Immobile, il concentre dans ce regard noir comme la nuit des premiers hommes, tous les orgueils de sa race. Il reste là, tout entier, suspendu dans ce regard, et puis s'éloigne condescendant en contournant le tas de pierre où s'est mis à pousser un figuier. Le minotaure, me plante là, dans le labyrinthe de mes pensées, dont j'ai perdu le fil.

dimanche 6 décembre 2009

Acropole

Il faut se lever tôt pour arriver les premiers, tout en haut de l'Acropole, regarder le jour caresser les colonnes du Parthénon. Les dieux, que la première lumière chatouille, s'abritent sous les colonnes des propylées. Athéna, fille de Zeus, a délacé son égide pour profiter de la fraîcheur du matin, et marche sous les oliviers. On dit que c'est elle qui planta le premier. La ville se réveille à nos pieds. Le soleil, plus fort, donne à la pierre la couleur des blés mûrs. A flan de colline, la géométrie du théâtre de Dionysos, dessine ces demi-cercles concentriques.
"Interroger la présence du Parthénon dans l'Athènes d'aujourd'hui ne signifie pas seulement interroger le témoin d'un temps définitivement révolu. S'il a survécu à tout cela, ce n'est pas comme un vestige anthropologique, un outil bizarre, un objet cultuel. S'il continue à attirer le regard, c'est qu'il libère une énergie active, c'est qu'il impose sa propre perspective". Le silence se trouble, les premiers touristes grimpent le sentier. Des japonais, chapeautés, gantés, s'abritant du moindre soleil, fixent le sourire des cariatides, impassibles dans leur drapé de marbre. Puis, soudain, sous l'éclatante blancheur du jour qui s'écoule, l'ombrelle noire d'une visiteuse. Sa silhouette sombre sculpte une ombre qui grandit sur le mur du temple, l'Erechteion. Elle avance lentement, seule, comme on parcourt ses souvenirs. Elle pose parfois sa main sur la pierre, elle cherche à sentir battre le coeur de l'Acropole, sanctuaire inacessible, à la vieillesse saccagée. L'ombrelle pose une ombre, sur un monde éteint, à ciel ouvert. Quelle certitude vient-elle chercher dans les plis et replis du marbre, où le ciseau du sculpteur a taillé l'illusion de la vérité? La beauté affleure, partout et si puissamment que j'entrevois, parfois, un tressaillement de la main qui s'accroche à l'ombrelle. La promeneuse contourne un échafaudage, s'arrête, enlève la poussière qui s'accroche à sa jupe. Elle fait tournoyer l'ombrelle comme un moulin à vent. Oui, un petit moulin dont les pâles noires se laisseraient emporter par le vent grec. Avec la pointe du pied, elle s'assure de la sûreté du chemin, à peine quelques cailloux roulent sur son passage. La visiteuse semble venir d'un autre temps, où des jeunes femmes corsetées supportaient sans faillir la chaleur suffocante d'Athènes. Tout à coup, des bouffées nostalgiques se donnent rendez-vous tout au fond de ma gorge, jouant des coudes pour m'empêcher de respirer. La dame, dont je ne vois pas le visage, flotte, un instant suspendue en haut de la colline, tout contre le ciel et referme son petit parapluie, en disparaissant au détour du sentier. J'ai eu juste eu le temps d'apercevoir une déchirure dans la toile de l'ombrelle!

vendredi 4 décembre 2009

Pas de porte

Des déferlantes jaunes de colza en fleurs cernaient le village médiéval. Pas une once de vent, un ciel à peine moucheté de nuages blancs et des insectes volubiles donnaient le ton de cette journée de printemps. La grand rue, pentue et pavée, les ruelles étroites, la petite place ombragée, l'église romane aux voûtes sobres, la charpente sombre et massive de la halle, chaque pas nous réservait une surprise. Il suffisait de marcher, lentement, les sens en éveil, pour profiter à chaque instant de la beauté troublante et tranquille, de ce village qui jouait à chat perché au dessus de la plaine. En contournant l'ancien lavoir et après avoir vu détaler devant moi quelques chats dérangés dans leur sieste, je remontais vers les remparts quand j'aperçu une maison. Elle comportait un étage, où l'on pouvait encore voir un reste de colombage. La porte était basse et étroite, comme si le propriétaire eut exigé de chaque visiteur, une humiliante courbette afin d'en franchir le seuil. La porte solide et renforcée de clous, gros comme le pouce était équipée d'un heurtoir. J'étais frappée par un iconoclaste paillasson en forme de coeur, élimé et recouvert d'une poussière blanche. La carpette incongrue, étalait sa tâche rouge carmin devant l'entrée. Comment le maître des lieux pouvait-il exiger qu'on s'essuie ses semelles, sur ce drôle de tapis? Chaque jour donc, et surtout les jours de pluie où la bruine incessante attristait les rigoles, les visiteurs de notre anonyme propriétaire, se séchaient les bottines, sans vergogne, sur ses ventricules de feutrine. Pire, lui même frottait peut-être ses brodequins couverts de boue sur le tapis. Quel chagrin d'amour l'avait-il condamné à se laisser ainsi piétiner le coeur à chaque retour de promenade ou de commissions? J'éprouvais une immense compassion pour cet homme ( à mes yeux il ne pouvait s'agir que d'un homme), qui acceptait ainsi de voir son amour foulé au pied. Il avait du, sans doute, souffrir beaucoup, à cause d'une femme inconstante et qui l'avait trahi. Pour ne jamais oublier qu'aimer peut faire souffrir, il avait découpé, dans un tissu de velours sang, la forme de sa peine, pour la déposer sur le pas de porte, devant sa maison.
Depuis lors, il guette par la fenêtre le moindre visiteur, et dès l'entrée, crie d'une voix forte:
- n'oubliez pas de vous essuyer les pieds.
Il croit, dur comme fer, que son chagrin d'amour, peut partir en poussière.

mercredi 2 décembre 2009

Divin divan !

" La seule fois où j'ai feuilleté un livre de Freud, c'était aux toilettes et c'est ma mère qui le lisait". Telle est la troublante révélation que j'ai pu lire dans un magazine. Il s'agissait de l'interview d'une célébrité qui m'était jusque là parfaitement inconnue, et dont je ne me souviens plus le nom, depuis que j'ai refermé la revue. Etrange confidence, n'est-ce pas? Un rien scatologique et si merveilleusement révélatrice d'un rapport ambigu à la mère. Voilà qui m'a donné envie de vous parler de mon compagnon Sigmund, que je lis environ une fois par semaine. Bien que je doive lui avouer mes infidélités "Jungienne", je ne manque pas de me replonger dans "l'interprétation des rêves" ou "cinq leçons sur la psychanalyse". Ce divan! Lieu de tous les mystères, point de départ de tant d'aventures personnelles! Divan-fauteuil, fauteuil-divan, paroles et écoute, silences et écoute. Les deux protagonistes ne se font pas face, on peut s'abandonner, sans être trahi par les réactions du visage de l'autre. S'allonger, pour Dire. Sans précaution, fouiller dans le désordre, dans l'atmosphère tamisée d'un cabinet de psychanalyste. "Je m'assis sur un divan disparu sous les coussins, et je me sentis soudain soutenu, porté, capitonné par ces petits sacs de plume couverts de soie, comme si la forme et la place de mon corps eussent été marquées d'avance sur ce meuble." Ah Monsieur de Maupassant si vous aviez pu vous étendre rien qu'un instant sur celui du 19, Berggasse, dans le IXème arrondissement de Vienne!
Je me suis offert ce luxe dans mon prochain livre*: "Je voudrais me lover tout contre toi, m’enfoncer dans ta peau de velours. Je me blottirais, en position fœtale, histoire de régresser un peu. Je resterais prostrée, dans une lascive sensualité, au creux d’un de tes plis, jusqu’à ce que la jointure de mes articulations fasse mal. Je m’enroulerais autour de toi comme un serpent s’acharne autour d’une cuisse. " Je vous laisse le soin de vous prêter au jeu de l'interprétation.
Divan... du persan Diwan, qui désignait la salle garnie de tapis et de coussins où se réunissait le conseil du Sultan, puis, par extension, le gouvernement turc dans son ensemble. Diwan, d'où découle le mot de "douane ". C'est vrai que le divan est un lieu où l'on franchit des frontières, en payant une contribution, ou parfois en trichant comme de vils contrebandiers..
La dernière fois que j'ai lu Freud c'était hier... dans mon canapé!
* à paraître chez Ixcéa

mardi 1 décembre 2009

Et c'est fiable?

Sur le dessin en noir et blanc à vous d'imaginer la terre, orgueilleuse, qui colore encore d'un bleu intense la nuit galactique : "moi, c'est la gravitation qui me soutient". La lune, grise et espiègle questionne: "et c'est fiable?". C'est un dessin de Màximo, paru aujourd'hui dans un quotidien espagnol. Le graphiste a dit un jour de son travail : «Dans mes dessins, tout est littérature. Le dessin d'humeur est un genre littéraire qui, accidentellement, s'appuie sur l'image". Quelques traits et quelques mots, pour "croquer le monde". J'ai pensé toute la journée à ce dessin, et à toutes les choses à côté desquelles on passe sans jamais les voir.
- bonjour, votre oxygène,vous en êtes content?
- la lumière dans le ciel qui éclaire votre jardin, ça consomme?
- et la pompe, là, dans votre poitrine, ç'est de la bonne mécanique?
Tout nous paraît aller de soi... comme la gravité, un mot à tiroirs, qui s'ouvre à mille définitions: l'importance d'un sujet, un ton sérieux, un son, ou l'action de la pesanteur...
Finalement à ne voir que la beauté du monde on en oublie sa gravité et quand on étudie de trop près la gravité on ne pense pas assez qu'il peut être beau. Grave et léger, serait sans doute le cocktail le mieux approprié pour déguster cette vie si courte qui est la nôtre.

Milan Kundera, dans l'insoutenable légèreté de l'être, nous fait partager une expérience: la légèreté de l'occident qui se "frotte" à la pesanteur du monde soviétique. Kundera joue à cache-cache, qui de la légèreté ou de la gravité correspond le mieux à la condition humaine? Incroyable dualité entre la légèreté de la liberté, l’ivresse du « vide », la vérité et le fardeau du mensonge.

Voilà, un simple dessin à l'encre de chine m'a fait prendre des chemins de traverse. Quelques traits, légers comme une plume, exercent, sans le savoir, leur force d'attraction. Demain, avec l'édition du jour, le croquis, léger et grave d'aujourd'hui se sera envolé!
- Moi, c'est la mémoire qui me soutient!
- et c'est fiable?

dimanche 29 novembre 2009

Imagine

Un peu avant 23 heures le 8 décembre 1980, après une soirée de travail en studio John Lennon rejoint son appartement, à côté de Central Park avec Yoko Ono. Un homme s'approche, et interpelle John, « M. Lennon ! » , puis l’abat de cinq balles de revolver. Lennon titube vers le portier et déclare : "je me suis fait descendre!". Ce jour là Mark David Chapman a fait plus que d'abattre un homme, il l'a rendu immortel! Ce soir de décembre, John Lennon n'est plus le chanteur des ex Beatles, il devient une légende.

La biographie de Philip Norman est une somme, il passe au crible les détails, les habitudes, et tente de comprendre les processus de création de Lennon. Il décrypte la genèse de ses chansons, de ses idées... L'auteur rentre à pieds joints dans cette vie, il en sonde les moindres recoins, fouille les tiroirs. Il revient sur des lieux désertés, croisent des visages oubliés. Il recolle un à un les fragments éparpillés. Au fil de l'enquête, il veut savoir, tout, il veut tout dire, ou presque.

Alors, direz-vous ? Existe-t-il encore un espace pour l'intimité? Reste-t-il des lieux, des objets, des images de l'intimité? Le canadien Robert Blandin, écrit que dans une musique, c'est l'ensemble mystérieux de l'intimité des mesures et du secret des notes qui attire et nous charme. Pourquoi cherche-t-on à trop savoir, à trop comprendre? Une fois parti, que lira-t-on entre nos lignes?

Journaliste à la radio, je posais toujours la même question à mes invités: "qu'aimeriez-vous laisser de vous?". Ils restaient déconcertés, ils cherchaient, hésitaient, souvent un sourire au bord des lèvres, ils finissaient par me répondre: une pierre ramassée au bord d'un chemin jonché de coquelicots, une montre en or déjà transmise depuis plusieurs générations, un livre, une chanson, un bon souvenir... pour nous aidez à comprendre, nous aider à ne pas se faire oublier. Un cadeau de l'intime, une confidence, la liberté de soi, juste avant une confiance accordée au présent. A chacun de donner son seuil d'accessibilité.

J'ai refermé la biographie, laissé Lennon regarder le monde derrière ces petites lunettes rondes, et chanter : "Nous resplendissons tous, comme la lune et les étoiles et le soleil...»

jeudi 26 novembre 2009

Brrrr....!!

Je me souviens du jour où j'ai pris cette photo. La nuit avait laissé traîner une couverture de givre sur tous le bois. D'un monticule de feuilles mortes, mises en tas à la hâte par le jardinier, sortaient des fumerolles, telles les vapeurs des naseaux d'un dragon endormi. Mes semelles de crêpes crissaient sur l'herbe blanche. Les arbres entrelaçaient leurs branches dénudées pour se réchauffer un peu. L'hiver, à grands traits, cherchait à effacer le flamboyant automne, en choisissant sur sa palette toutes les nuances de gris. Je me rappelle du silence lourd que seul venait troubler, le croassement grave de deux corneilles enrhumées. Troublant hiver, qui me saisissait sans crier gare! Je suis sortie, Canon en main, pour l'attraper et l'enfermer dans ma petite boîte noire. Pensez-vous, le bougre ne se laissa pas prendre au piège, il me décocha une des flèches dont il a le secret. A peine dehors, il jeta sur moi une rafale glacée, qui me laissa comme pétrifiée. Les joues brûlées, le souffle court, je remontais mon cache-nez et jouais l'effrontée, je poursuivais ma route dans la bourrasque. Le scélérat reprit de plus belle, me pourfendant d'une lame glacée. En rabattant mon col, je cherchais à porter l'estocade, je rajustais mon bonnet, mine de rien, et brutalement, j'ajustais l'appareil. L'onglet paralysait mes doigts en tentant de faire une mise point, la buée opacifiait le viseur. Le coquin s'engouffrait sous mes jupes. Le froid s'intensifiait brûlant la pointe de mes oreilles, je l'entendais siffler de rage. Un blizzard tournoyait en me lançant de sauvages ruades, les feuilles tremblantes, emportées dans une tempête, s'en allaient mourir ailleurs. De petits cristaux de gel perlaient à mes cils, mes os dansaient une gigue effrénée. J'ai retenu mon souffle, en un éclair, j'actionnais le déclencheur et emprisonnais l'impudent au fond d'une chambre noire. Tel est pris qui croyait prendre.
Ce matin, en regardant par la fenêtre, j'ai vu une lueur grise et pâle pointer au petit jour. Le carreau de la vitre était glacé. J'ai refermé les rideaux et me suis glissée voluptueusement sous la couette. Que voulez-vous on n'a pas tous les jours l'étoffe d'un héros!

mercredi 25 novembre 2009

Glenn Gould, une météorite!

"Glenn Gould est un être traversé par la perfection musicale". Le pianiste canadien, en quête d'esthétique et de son, n'est rien moins qu'un homme fait de musique. Habité, l'âme à fleur des doigts, il martèle une vérité oubliée, l'esthétique de l'absolu.

Cent fois, mille fois il revient sur cette même phrase de Bach, jusqu'à en extraire la beauté essentielle. Alors, la pureté, épurée de romantisme sirupeux, atteint le sublime! Isolé dans sa musique à en perdre le sens de l'autre, emmitouflé dans un éternel manteau gris, et ganté de mitaines de laine pour empêcher que la froideur du monde ne le pénètre, Glenn Gould part en quête, aux frontières de la perfection.

Glenn Gould lit, pense, dessine, écoute le pouls de l'univers et en restitue les épures, à traits rapides et sans fioritures. L'insolent Gould ose préférer le studio à la scène, comme un sculpteur il travaille la matière musicale. On pense à Camille Claudel dans son atelier, malaxant la glaise d'un geste fébrile et inspiré. Gould déconcerte, le comble pour un pianiste! Des manies, des rituels ponctuent ses enregistrements ou ses concerts. Il chantonne en jouant. Le nez plongeant au dessus des touches, Glenn se torture le dos, assis sur la même chaise aux pieds sciés, un siège délabré qu'il trimballe partout comme un ourson en peluche. Glenn bat la musique, quand il a une main libre, comme s'il était musicien et orchestre.

Que s'est-il passé chez Gould au moment de l'exécution de ces Variations Goldberg? Qu'a-t-il changé dans l'écoulement du temps pour qu'il s'arrête? Gould renverse le tempo, ignore le legato sacrilège, il fait renaître l'oeuvre au lieu de l'executer ! "Une météorite qui traverse la planète" .

Longtemps

J'aime Erik Orsenna. Amoureux des histoires et des mots, chacun de ses livres est une gourmandise, une mignardise sucrée dont on ne fait qu'une bouchée, les après-midi de novembre venteux, à l'abri du bruit du monde, dans un salon de thé cossu.
L'académicien à l'allure friponne jongle avec les adjectifs, dessine un double back au trapèze grammatical, dresse chaque épithète sur ses pattes arrière et en équilibre sur les conjonctions de coordination fait sortir de son chapeau le plus improbable des subjonctifs.
Si sa "grammaire est une chanson douce", Orsenna est aussi un merveilleux conteur. Connaissez-vous LONGTEMPS ?
Il était une fois Gabriel, un homme marié et fidèle. Pour fuir les tentations, il se consacrait exclusivement à son métier de paix et de racines : les jardins.
Par jour de grand froid, une passion arrive à notre Gabriel. Elle s'appelle Elisabeth, c'est la plus belle femme du monde. Hélas, deux enfants l'accompagnent et un époux l'attend : commencent le miracle et la douleur de l'adultère durable. Non les frénésies d'une passade, mais trente-cinq ans d'un voyage éperdu à Séville, Gand et Pékin.
Ce livre est une ode à la patience, au temps qui passe sans effrayer, un croc en jambe à tous les grincheux qui pense que l'on a tout sans rien! Il y a l'Amour dans ce livre, tout l'amour, celui qui vous fait courir à perdre haleine sous la pluie et celui qui vous cloue sous la couette le noeud au ventre. Un parfum est resté, là, sur l'oreiller, un rendez-vous joue à cache-cache. Le botaniste est amoureux, il aime les jardins parce qu'ils bruissent d'histoires qui depuis l'enfance l'arrachent de lui-même. Gabriel, ou Orsenna, allez savoir, savoure les étreintes et les "phalanges nomades" sur sa peau. A chaque retrouvaille, il meurt de trac, puis des milliers de Gabriel volent en éclats légers au petit matin. Il était une fois Gabriel, assis sur un tabouret blanc, au milieu d'une maison qui se vide. Gabriel a trop mal. Vainqueurs? Le sentiment, la durée et la constance. Tel fut cet amour illégitime qui donna naissance à un très beau roman.
Bienvenue sur l'archipel d'Orsenna : www.erick-orsenna.com

mardi 24 novembre 2009

Souriez !

Le tablier impeccable, les cheveux plaqués à l'eau de Cologne, débarbouillée à la hâte au grand lavabo sous le préau, c'est le grand jour de la photo!
On se serre sur le banc du fond, où l'on peine à tenir l'équilibre. Devant, les petits fatiguent à force de croiser les jambes, la religieuse lisse son voile, le photographe s'impatiente. On ne bouge plus, souriez! Clic, clac, l'affaire est dans le sac.
A cet instant précis, le temps vient de s'arrêter. L'enfance laisse là, une empreinte indélébile. Quelques semaines plus tard, lorsqu'on reçoit l'épreuve, on jette un oeil avide pour voir comment on se trouve, puis on la met de côté. Sur le moment, on ne sait rien du temps qui passe...
Pourtant, sur la photo tout est dit, ou presque. Les timides essayent de regarder l'objectif sans rougir, les arrogantes gonflent le torse, les rebelles lancent un défi dans une oeillade, les coquettes minaudent et les premières de la classe continuent de rentrer dans le moule. Il y a des riches qui ont un col dentelle qui pointe sous l'uniforme, des crèves la faim aux joues plus émaciées, et une nonnette fière de sa couvée.
Plus tard, à l'heure des premiers cheveux blancs, quand il est encore temps de regarder en arrière, on ressort la photo en noir et blanc, mais on n'a noté aucun nom. Celle-ci , voyons, son père avait une épicerie, elle avait toujours des bonbons, attendez, je l’ai sur le bout de la langue, Hélène, Hélène… non décidément, on a trop cru en sa mémoire. Puis on se met à rechercher ses compagnes de classe, pour retrouver, dans ces petits morceaux d'enfance partagée, les signes de sa propre histoire. On s'est perdue de vue, on se reconnaît à peine, mais on ne veut pas rompre le fil ténu qui peut encore nous ramener en arrière... Les heures à regarder plus loin que la fenêtre, les sauts à la corde dans la cour de récrée, les dictées lentes et monocordes, les cercles de craie tracés de main de maître , les divisions à quatre chiffres et nos ancêtres si gaulois. Les confidences, échangées sous le platane de la cour, reviennent comme l'écume du ressac et les serments d'amitiés éternelles bien enfouis six pieds sous terre. Mais la photo est là, laissant à portée de main, les rouleaux de réglisse, les plumes sergent major, les encriers de porcelaine et les départements dont on connaît même les préfectures. Nous ne frémissons plus de trac, derrière le rideau de velours, les derniers jours de juin. Nous avons oublié les vers de Molière.
On a beau l'enfouir dans son coeur, il reste toujours quelque chose de l'enfance, toujours.

mercredi 18 novembre 2009

Métropolitain

J'aime la descente dans le métro parisien. L'odeur des freins surchauffés, les parois luisantes de céramique blanche, le glissement à peine saccadé de la rame, à l'intérieur du noir tunnel... La valse triste d'un accordéon qui s'engouffre à l'ouverture des portes, l'énumération encyclopédique des stations de Nation à Dauphine: Jaurès, Philippe Auguste et Alexandre Dumas.
Tout au long du périple, j'imagine parfois, les milliers de mètres cubes de déblais évacués pour construire la première ligne, les armées de terrassiers s'affairant comme des fourmis, les chantiers ouverts partout, les tracés sous la Seine, les premiers trains avec des sièges en bois pour les secondes classes et des sièges en cuir pour les premières, le ticket à 15 centimes et sur lequel on notait parfois, un rendez-vous ou un prénom...

Un couple s'adosse à la portière. Les corps se frôlent. Au suave balancement de la rame, les amants du métro mélangent leurs haleines aux arômes suaves de café noir du matin. Amourette en six stations. Les mains se cherchent, les regards s'éternisent... Une boucle sombre, brillante comme une châtaigne, s'échappe d'un béret de laine couleur de prune, sur le front. Avec tendresse, la main blanche, longue et prévenante de l'homme, replace la mèche rebelle. Elle, les joues piquées de rose des premières fraîcheurs de novembre, ferme les yeux pour s'imprégner de la caresse furtive, et rougit de plus belle. Le grain de beauté, posé comme une minuscule semence de blé, au dessus de la lèvre, frémit imperceptiblement. Les hanches chaloupent au détour d'un virage, et tanguent encore quand le train ralentit. Les amants savent, sans doute, instinctivement, le temps que peuvent durer ses amours souterraines, ils en savourent chaque seconde, avidement. Sans peur aucune des amours mortes, sans hésiter, ensemble, ils descendent à la station du Père Lachaise.

mardi 17 novembre 2009

Bientôt un second livre !

video
Voilà plus d'un an et demi, qu'avec la patience d'un apothicaire consciencieux, je travaille à mon prochain livre. Il est maintenant terminé et les Editions Ixcéa feront à nouveau partie de l'aventure. Si le premier recueil était une compilation de chroniques, parues chaque semaine dans la presse, le second est plutôt un recueil d'histoires courtes. Des rencontres, des atmosphères, des voyages, des souvenirs d'enfance et des Hommes, tissent la trame de chacune des histoires. Des hommes célèbres et inconnus se croisent entre deux pages. A Bucarest, le Conducatore agite une dernière fois la main, les vendeurs grecs ruissèlent de désir dans les villages de Santorini tandis que sur une plage espagnole, un enfant construit d'étranges châteaux de sable, le Che, lui, danse une Habanera...

Vous étiez déjà nombreux au rendez-vous de Viento, et je remercie d'avance ceux qui voudront, à nouveau, entamer la traversée à bord de mes histoires.

lundi 16 novembre 2009

Le complot des franciscains...

A la veille de sa mort, le frère Léon, fidèle compagnon de François d'Assise, désire soulager sa conscience. Dans une lettre d'adieu sibylline, il exhorte son jeune disciple, l'ermite Conrad, à éclaircir les mystères qui ont suivi la disparition de saint François, en 1226. Les soubresauts de son enquête vont mettre à rude épreuve le courage et la foi de frère Conrad. Avec pour toile de fond l'Italie du XIIIe siècle, ses intrigues de pouvoir et ses violences diaboliques, ce roman palpitant propose une hypothèse passionnante et étayée sur le destin d'un des personnages les plus importants du monde chrétien.
Telle est la trame d'un policier passionnant : Le complot des franciscains de John Sach.
Nous sommes à Assise, dont la basilique superpose sous le ciel d'Ombrie, deux églises, deux époques, deux mondes. Assise, lumineuse et élancée qui abrite les fresques de Giotto.
Là, les Franciscains voulaient quelque chose de grandiose, qui n’avait jamais été réalisé nulle part, pour retracer l'histoire de St François, fondateur de l'ordre, dont les anciens habitants se souvenaient encore. La Portioncule, St Damiens, Gubbio... frère Conrad suit les traces du saint homme et celles de ceux qui l'ont côtoyé. L'époque est âpre, féroce même, et sans merci pour les plus faibles. Les complots sont omniprésents, et l'Eglise prise dans un étau, entre voeux de pauvreté et soif de pouvoir. On traverse de longues étendues à cheval, dans un froid mordant, puis l'on bascule dans de sordides cellules où croupissent injustement des assoiffés de vérité. Les personnages croisés portent robe de bure ou pourpoint enrubannés, les jurons claquent dans les ruelles tandis qu'une lancinante psalmodie monte de l'un des couvents. Les épées s'entrechoquent tandis que les plumes des scribes crissent sur les grimoires. Le feu crépite et le gel craque, l'énigme devient de plus en plus opaque tandis que la lumière du soir tombe sur les collines. Des femmes se signent devant la cheminée et des messages se croisent sous les remparts, frère Conrad guette les signes et aux premières lueurs de l'aube, relit encore les écrits du Poverello. Ermite, marchands et chevaliers, moines et charretiers, gente dame et rameur de galère, le XIIIème siècle prend visage d'hommes... et de femmes. Un polar médiéval au coeur de la tourmente qui secoue, en ces temps troublés, l'ordre franciscain et toute la chrétienté.
Frère François disait :"Commence par faire le nécessaire, puis fait ce qu’il est possible de faire et tu réaliseras l’impossible sans t’en apercevoir".
Le petit pauvre d'Assise l'a inspiré, John Sach a écrit un très bon livre.

Automne...

"Rien de pire que de souffrir d'une dépression nerveuse en pleine automne, l'automne est une circonstance aggravante".
Pas d'accord avec ce bougon que chagrine novembre! Cette saison me redonne le sourire.

Août, suffocant, lourd des désirs des corps gorgés de soleil. Les paupières, fatiguées de nuit trop longues, s'ourlent de mauve. A la fin des étés lascifs, stridulent encore quelques cigales retardataires sous l'oeil navré des laborieuses fourmis qui sentent pointer un hiver plus rigoureux. Nostalgie de la fin d'été où les plagistes rentrent les derniers parasols, des grains de sable s'échappent d'espadrilles oubliées, les maisons désertées claquent un volet au vent du nord, comme on soufflette un gougeât. Il n'y a plus dans l'air, cette fragrance de beurre de karité, mélé de vanille, juste la légèreté iodée des embruns de la mer. La fin d'été est une circonstance aggravante pour qui espère que revienne juillet, avec les tables blanches sous les figuiers, les lampes tempêtes où viennent mourir d'imprudentes phalènes, et les robes de coton légères que le Cers taquin, soulève sans rougir. Oui, à cette bascule des saisons, ni l'été ni vraiment l'automne, une tristesse sourde se glisse en moi, fugace comme un lézard surpris dans son sommeil.

Alors qu'une vague mélancolie semble vouloir s'installer, la chute d'une feuille jaune, lente et courbe me fait sortir de la torpeur. Le sol se couvre peu à peu d'un patchwork d'ocre et roux qu'aucun fuseau de laine ne saurait égaler. Les majestueux liquidambar se parent de nuances rouges écarlates, même ses rameaux s'entourent de pourpre foncé, les érables flamboient de teintes cuivrées, des marrons d'inde roulent dans leur bogue verte, où l'on entrevoit une robe sombre et brillante. Le soleil se fait plus tendre, et le sol plus moelleux sous les pas.

L'automne enrobe toute chose et nous prépare, dans la douceur, aux rigueurs acérées de l'implacable hiver.

Ce temps de l'année et ce temps de ma vie s'enroulent et se confondent. Tout y est plus intense et plus fort. Les sens en éveil, s'attachent à l'essentiel. Les promenades solitaires, où seule une brume légère vient vous tenir compagnie, des senteurs de fougère, l'enfance qui vous fait tracer de longs sillons dans le tapis de feuilles. Des souvenirs se ramassent à la pelle...

J'aime la lengueur de l'automne et sa beauté puissante, cette force sourde qui allège les arbres et souffle à nos visages une fraîcheur nouvelle. Bel automne qui me fascine et m'empêche de regarder l'été resté loin en arrière. Alors, sur ce banc droit, où pointent quelques échardes, à la chaleur du dernier soleil, j'attends en regardant toutes ces merveilles, que viennent s'installer l'hiver.

dimanche 8 novembre 2009

Y'a pas de mot...

Y a pas de mot,
Plus doux, plus fort, plus chaud - Que ton regard amoureux
Y a pas de mot pour être heureux .Y a pas de mot
Pour dire tout ce que je vois briller au fond de tes yeux
Y a pas de mot pour être heureux
Viens ma fleur, mon bel arbre de vie, plonger tes racines au coeur
De ma terre assoiffée d'ombre, de silence et d'infini...
Ces paroles d'une chanson d'Higelin me sont revenues en mémoire. Y'a pas d'mot...
Un joli titre pour un blog. L'essayer c'est l'adopter... et Image et mot existait déjà, alors...
Alors Y'a pas d'mots, parfois une simple image. Le soleil qui taquine un pan de toile de jute, oublié au vent sur un chantier, à Ubeda.
Ce jour d'octobre, doux comme le miel, une lumière blonde se lovait dans chaque interstice de la pierre. Où que vous marchiez, le regard s'accrochait sur une pierre d'angle, la sculpture d'une fontaine, l'arche d'une porte...un musée à l'air libre et des accents italiens venus de la Renaissance.

Nous sommes en 1591, un saint homme poête et mystique, vient de rendre l'âme d'une fièvre maligne, dans un couvent d'Ubeda: Saint Jean de la Croix. Doña de Mercado et son frère Don Luis, qui avec le défunt avaient contribué à la construction du couvent de Ségovie, conçoivent le dessein d'y transporter le corps du saint homme. Ils s'attendent à une opposition vive de la part des moines et de la population d'Ubeda. On envoie donc, secrètement un alguazil de ville (officier de police), avec ordre de déterrer le corps et de le transporter à Ségovie. A la nuit, l'homme s'enroule dans une cape noire et dans toutes sortes de mystères. A l'heure où les moines cherchent le repos, avant que sonnent les laudes, l'alguazil fait ouvrir le sépulcre où on a placé le corps, neuf mois plus tôt. L'officier abasourdi, découvre le corps intact, frais et entier: " il exhalait de la dépouille une odeur si suave, qu'on renonça à l'enlever, le parfum eut dénoncé le larcin...". on se contenta de le couvrir de chaux et de terre en attendant de pouvoir le déplacer.

Les mois passent, huit, peut-être neuf, l'alguazil revint à Ubeda, toujours avec les mêmes instructions: transférer le corps de Jean de la Croix. Cette fois le cadavre semble plus sec mais toujours cette odeur suave se répend dès l'ouverture. Il prépare une caisse, la plus petite possible et y place le corps. Encore une fois, dans le silence de la nuit, l'alguazil se glisse comme une ombre, hors de la ville. Avec son escorte, ils prennent les routes autour de Jaen, loin de la grande route de Madrid, préférant des sentiers déserts aux heures les plus calmes de la nuit.

Au moment même de l'enlèvement, un moine se réveille en sursaut, couvert d'une sueur moite et acre qui aussitôt lui glace le dos. Une voix puissante, venue de nulle part, comme suspendue, remplit sa cellule austère : " lève-toi, on enlève le corps du bienheureux Jean de la Croix ! " . Effrayé, mais sûr que cette voix le guide, le moine court vers l'église prévenir le prieur qui garde la porte et lui ordonne le silence. L'alguacil enlève le corps sans être inquiété. Une fois sur les routes, au sommet d'une crête rocheuse, une apparition étrange, un homme baignant dans la brume ordonne au convoi de rapporter le corps de Jean. Terrorisés, les cheveux dressés sur la tête, l'alguazil et sa garde se regroupent autour de la caisse, entourée d'une auréole lumineuse couleur d'opale. Ils reprennent courage près de la précieuse relique et chevauchent de plus belle sur la route, pour rejoindre en hâte Ségovie.
A peine connu la nouvelle de l'enlèvement, la population d'Ubeda rentra dans un immense émoi, tristesse et colère anime chaque habitant. Les représentants de la ville en appelle à l'arbitrage papale : " qu'on nous rende le corps de notre bienheureux Jean de la Croix! ". Ségovie ne cédait pas, le pape dans l'embarras, dû trancher. On se prononça en faveur d'Ubeda, et l'évêque de Jaen fut chargé d'exécuter la sentence. Segovie ne s'en laissa pas conter, Ubeda mobilisa ses partisans. Les villes, à cran, ne cédeaient pas d'un pouce. D'invectives en violence, on se demandait alors jusqu'où pouvait mener cette folie partisane.
Jusqu'à ce qu'on décidea, sans scrupule, de satisfaire les deux parties: on coupa le saint en deux!
Y'a pas d'mots, non, y'a pas d'mots !
Merci à Antoine de Latour pour son livre sur l'histoire de l'Espagne édité en 1855



samedi 7 novembre 2009

Promenade...

Les chênes étalent leurs ramures dans le soir qui tombe. Les chiens, pressés, truffes au vent, sont à l'affût de la moindre senteur. Le plus vieux va en tête, ses poils couleur de caramel se confondent avec le sentier. Les deux autres, noirs comme les réglisses de mon enfance, suivent, jeunes et fougueux, sans jamais le dépasser. Ils rebroussent parfois chemin en galopant et se jettent sur moi. Leurs museaux embaument le romarin. Près de la rivière presque à sec, j'ai retrouvé le buisson d'immortelles. Les fleurs comme de minuscules soleils séchés, laissent sur les doigts, une odeur forte de curry.

A l'heure d'hiver, il n'est que cinq heures, mais déjà la lumière inonde de mauve les troncs noueux et les chardons. Les collines sévillanes se préparent pour la nuit. Elles passent un châle sombre sur leurs épaules, et laissent à leurs pieds quelques touches d'ocre. Très haut, dans le ciel griffé d'un soleil orange qui s'attarde, un avion trace une ligne cotonneuse et droite. Nul voyageur ne peut voir de là haut, une femme, seule, qui marche, entre chiens et loups.
J'aime ses promenades dans un automne qui semble ici, si différent. Pas de tapis de feuilles mortes qui crissent sous les semelles de crêpe, ni de cèpes enfouis sous la mousse, pas de fougère non plus, dans les sous bois. Les chênes centenaires, jettent discrètement sur leurs racines un manteau de glands charnus et verts, que les cochons en liberté, engloutissent bruyamment à longueur de journée. On voit sur le chemin, les traces en demie lune de leurs pattes. Tout proche, deux taureaux se battent, entrechoquant leurs paires de cornes comme deux lutteurs s’empoignant sur un tatamis. Une poussière ocre dissimule un instant les combattants. Le plus lourd, le pelage couleur de châtaigne, n’a laissé aucun pouce de son territoire, il redresse son cou fort et musclé et dégage l’armure de ses cornes dressées vers le ciel. L’autre, noir comme le jais s’éloigne, vaincu, en balançant une tête penaude.

Le vent se lève, par bourrasque, presque froid mais en même temps suave. C’est une étrange et rare fraîcheur sur le visage, une caresse brusque et lascive à la fois, qui joue avec les mèches de cheveux et soulève, impudique, les pans de ma veste de laine. Les chiens fatiguent un peu et tirent la langue en attaquant la dernière côte. Juste après, la maison, halot de blancheur dans le soir violine. On a déjà allumé les deux lanternes. Les jasmins exhalent d’entêtantes senteurs d’été en ce début novembre. Je crois que je vais rentrer…

jeudi 5 novembre 2009

Oh !



Tous ceux qui un jour ou l'autre ont eu ces cartes dans les mains ont dit : "OH!".

OH est un jeu d'exploration intérieur, qui dépasse toute classification et réserve bien des surprises. On peut jouer bien sûr, à plusieurs, ou simplement seul et se laisser surprendre par la fascination d'un tirage . Ces cartes associent mots et images pour provoquer en nous une réaction, toujours en rapport avec notre état d'esprit du moment.

Ici pas d'oracle, pas de boule de cristal, ni de bonne aventure. Juste l'art et les mots, qui ensemble ouvrent une porte sur de nouveaux espaces. A vous d'écrire cette nouvelle page. Place au spontané, à la créativité. Comme l'explique les créateurs des cartes " ce ne sont pas les cartes qui disent quelque chose, mais bien nous qui nous disons quelque chose à nous même, utilisant les cartes comme catalyseur."

Penché sur les cartes, les images, les métaphores fusent. On peut, dans une ambiance calme et apaisée, écouter ses amis... L'échange prend alors toute sa force.

Parfois, au soir qui tombe, Glenn Gould égrenne une fugue de Bach, je me prends à faire un tirage, une carte mot, associée à une carte image. Ne rien empêcher, laissez filer ce que la raison veut à tout prix retenir. Tiens, je m'essaye devant vous, je tire une carte mot : JEU, une carte image : un semeur passe sur un champ, lançant aux quatre vents de minuscules graines sombres. Il porte un chapeau de paille blonde.
Le jeu et les semailles... j'ai joué à lancer ces quelques graines de mots à tous vents et que récolterai-je?, comment seront les moissons? Du jeu au je il n'y a qu'un pas, que le semeur (se meurt?) sème (s'aime) sans compter.
Sous ce chapeau de paille que voile un soleil ardent, l'homme avance, avec la régularité d'un métronome, le geste sûr, le coeur plein de promesse d'une récolte à venir. Il est seul face à la tâche qui l'attend, fébrile, presque... "Un enfant éternel jouant à un jeu éternel, dans un éternel jardin..." . La parabole d'un semeur de vent que ne vient déranger aucune tempête. Un livre, Viento, le vent peut-être...
Ainsi vont les cartes OH, joue et gagne...
A découvrir www.OH-Cards.com et le livre: "Les fraises derrière la fenêtre" de Waltraud Kirscheke

Une seule question, une seule!

La radio est un vecteur incroyable. Pour y avoir officié pendant plus de 15 ans, je sais la puissance évocatrice que peut avoir une voix, une ambiance sonore. Ainsi, une bonne partie de la nuit, grâce à une petite oreillette, j'écoute les grandes ondes. Celles que l'on cherche et qui grésillent et puis se perdent. Des voix inconnues traversent la Manche, d'autres venues de France franchissent les Pyrénées aussi promptes qu'un isard.
Souvent vers quatre heure du matin, Jordi Tuñon, sur Radio Nacional España, vient lézarder tous les sommeils. Véritable "allumé" de la nuit, il bouscule tous les critères traditionnels des canons radiophoniques: pas de voix douce et profonde, pas de musique langoureuse, pas d'épanchement d'auditeurs en mal de vie. Tout le contraire. L'explosion d'une voix gaie et forte, des sujets loufoques, des auditeurs dégentés, le tout copieusement arrosé d'une musique dingue sortie de dessins animés de Tex Avery. Si tu dors, je te tue!

La nuit dernière, Jordi Tuñon interpelle les auditeurs: "Imaginez qu'un peuple extraterrestre vienne sur terre. Il peut répondre à tout, sur n'importe quel sujet. Leur chef vous fait une faveur, répondre à une et une seule de vos questions. Qu'elle serait-elle?".

Les appels ont afflué au standard.

Beaucoup de questions métaphysiques : Les anges existent-t-ils?, qu'y a-t-il après la mort?, qui suis-je? pourquoi l'homme?...

Des auditeurs en ont profité pour régler leurs comptes: Pourquoi ma femme m'ennuie-t-elle autant depuis le premier jour? Comment puis-je tuer ma belle-mère?

D'autres ont égoïstement préférer demander les combinaisons gagnantes de l'euromillion ou des codes d'accès d'une banque...

J'ai fait comme tout le monde, je me suis creusée la cervelle. Une question, une seule. Et au bout une réponse, qui pourrait satisfaire la plus émoustillante de mes curiosités. Oh pas une réponse à me rendre ni plus riche, ni plus belle, ni moins vieille! Non, une réponse à vous couper le souffle, à vous faire exploser la cervelle, rien qu'en déchirant d'un coup sec le voile de l'ignorance, une de ces révélations qui vous change un homme, qui vous fait traverser d'un bond les limites du savoir, qui vous fait prendre corps dans une universalité sans borne, où l'infiniment petit flirte avec les géants. Oui, comprendre tout, à saciété, se vautrer dans la connaissance comme un goinfre, s'empiffrer de tous les savoirs en une seule et gigantesque bouchée, avaler conscience et préscience avec la voracité d'un goulu, engloutir la moindre information à en faire chialer Platon, qui était sûr que la connaissance seule pouvait mener vers le bien...

Bon sang, elle ne venait pas cette question! Il y avait peut-être quelque chose à voir avec Dieu? mais franchement savoir s'il existait ou pas ne changerait pas grand chose. Cela aurait fait tout drôle à un de mes copains, curé (dont j'étais presque sûr de la question...) de repartir, en apprenant que Dieu n'existe pas. Il aurait accusé le coup, puis serait retourné à ses activités: écouter, servir, panser les plaies des âmes. Redoublant d'efforts, le coeur au bord des lèvres, le secret bien enfoui, on ne prive pas les coeurs simples d'apaisement!

J'ai cherché du côté de Freud et de Jung si je n'avais pas un petit quelque chose à terminer. Une de ces introspections qui serait restée sans réponse, ou un rêve enfin décrypté...En passant j'aurais pu réconcilier toutes les branches de la psychanalyse qui n'en finissent pas d'agiter le cocotier! J'avais tant à faire avec ma propre histoire que je ne savais pas par où colmater... oups! commencer, encore un lapsus!

Il fallait bien faire trouver quelque chose, ils étaient là à me regarder avec leurs antennes longues comme le bras et leurs tentacules posées sur le tableau de bord de leur vaisseau. Le chef qui portait une casquette en coton rouge (oui, c'est très à la mode là bas), m'a fait signe d'approcher. J'ai fait un pas en avant, en tortillant le pan de ma jupe écossaise (non, très peu à la mode, ici) .

- Je suis le grand Yuipolklemmekdood, pose ta question et je te répondrai....

J'ai raclé ma gorge, essuyé un peu de sueur qui perlait à mon front et d'une voix mal assurée, j'ai interrogé le grand chef.

- Ca va ?
Related Posts with Thumbnails