mercredi 31 mars 2010

Vieillir, la belle affaire !

Les ridules se sont transformées en sillons profonds et sinueux, ils esquissent à présent, sur le visage, les sentiments de toute une vie. Combien de peines et d'interrogations, d'amertumes et de doutes, combien de détermination et de sourires, combien d'étonnement, le stylet du temps a-t-il sculptés ainsi dans l'ombre? Combien de coup de burins impitoyables, le Dieu Chronos a-t-il martelés sans cesse, pour dessiner ainsi les tortueux arcanes d'une seule existence? Voilà que le visage s'effondre, dégoulinant comme de la glace fondue, voilà qu'on ne se ressemble plus. Il y a bien dans l'incandescence du regard, la persistance des lueurs de l'enfance, mais le reste se chiffonne, comme un vieux costume d’alpaga trop porté. Oui, les joues sont froissées, comme le papier de soie dans un vieux carton à chapeau, et les paupières closes, comme les persiennes à l’heure de la sieste. Les lèvres, autrefois charnues et pulpeuses sous les baisers, retombent mollement autour d’un caramel, que les dents fatiguées ne mastiquent même plus. C’est à peine si le fard à joue parvient encore à estomper, d’étranges taches brunes, qui apparaissent peu à peu, comme de petites marguerites sur une tombe. La jeunesse a fait ses bagages en laissant deux lourdes valises sous les yeux.
Ce visage était le sien, elle ne se reconnait plus. Elle a beau se retenir, elle vieillit quand même !
Ce serait donc ça la vieillesse, une transparence, où tout se lit à ciel ouvert. « La possibilité de jeter le masque en toutes choses, est l’un des rares avantages que je trouve à vieillir ». La belle aubaine, voilà l’occasion à ne pas manquer, même pour tout l’empire du Botox, le royaume des Liftés ou le palais de Lipo Sucéh ! Vieillissons ensemble mes sœurs, lippe tombante et yeux gonflés, brûlons Monsieur Carnaval ! Ce peut être tout à fait délicieux de vieillir, juste si on y met un peu de bonne volonté ! On perd sans doute en élasticité dermique mais on gagne en Vérité.

dimanche 28 mars 2010

Sieste

Laisser le monde tourner sans nous... Basculer pour un instant loin des zones de turbulences et se laisser aller à la douce torpeur de l'après-midi. Suspendre le temps sur la corde à linge de la vie, et laisser sécher ses larmes, parfois. La tête lourde des tourments de nos coeurs, s'accouder à l'équilibre fragile du monde pour souffler un peu. Les paupières cherchent la pénombre, balbutient devant l'hésitation du sommeil et s'abaissent, comme les rideaux sur la scène, à l'heure de l'entracte. Nous voilà entre deux mondes, dans le couloir fragile du relâchement. A cet instant de ravissement extrême, où l'on dort sans dormir, où l'on veille sans résister, ce "cul entre deux chaises" de la conscience (voir Viento page 103), là, c'est le bonheur! Qui résisterait à cette merveilleuse somnolence qui envoie les emmerdeurs se faire pendre ailleurs? Qui laisserait pour tout l'or du monde, ce microcosme d'infinie douceur? Sentez le corps lâcher prise, au moment où, le flot ininterrompu des idées en tout genre, commencent à se tarir. Nirvana éphémère où l'Homme devient Sage. La voix des autres se fait lointaine, ce n'est plus qu'un ronronnement. Quel ravissant éloignement, quel délicieux isolement! Une trêve, mieux, une gourmandise volée dans la vitrine du temps qui passe et qui vous fait saliver d'avance. Oh ma sieste gourgandine, qui aguiche le passant sans même soulever un jupon! Bercé par la douceur de l'assoupissement, se prendre au jeu de l'indolence, reculez de trois case, passer son tour! Succomber à une nonchalance captivante et éhontée, sans tourment et sans rose aux joues. Voici l'instant sublime, le charme exquis d'un petit bonheur volé et de soporifiques extases. Voici la sieste, simple comme un bonsoir, délice à quatre sous, jouissance à la sauvette, somnolence qu'aucun Prince Charmant ne pourrait interrompre. Maudit changement d'heure, qui me vole un peu de cet oubli en milieu de journée!

jeudi 18 mars 2010

Non mais c'est pas bientôt fini ce silence !

En voyage depuis plusieurs jours, j'ai un peu de mal, à trouver une connexion à internet. Cette paresse technologique, m'emmène dans des promenades longues et sans but, j'y rencontre des gens qui se racontent, et croise de belles énergies... je savoure poissons et crustacés, vin tanique et tomates juteuses au goût de fruits. Il reste peu de temps pour écrire.
Alors Y'a pas d'mot, le blog de ceux qui aiment les mots, prends des chemins de traverse et s'offre l'école buissonnière!!
Profitant de cette accalmie, ma mémoire ingurgite les soubressauts du monde, les inscrit sur des feuilles volantes, qui prendront leur envol dans les prochain jours.
Merci de votre fidélité et de votre patience.
Rendez-vous dans quelques jours ... promis !

samedi 13 mars 2010

Jean Ferrat

Cher Jean,
Dans mon bureau, j'ai gardé la photo si gentiment dédicacée que vous m'aviez envoyée et je n'ai jamais oublié notre rencontre. J'en garde l'étincelle de votre regard et votre voix qui, en confidence, disait ce que vous pensiez du Monde. Parmi les fleurs et la bruyère d'Ardèche, vous aviez choisi un autrement... Vous guettiez les saisons, parcouriez la montagne, laissiez la fenêtre ouverte aux amours des éternels mois d'août et écoutez chanter la rivière.
Voilà plus de trente ans, que chaque jour, vos chansons, entrent dans ma maison. Elles passent pourtant, comme si c'était la première fois, et laissent toujours, une petite trace indélébile sur mon coeur et dans ma mémoire...

" Une odeur de café qui fume et voilà tout son univers
Les enfants jouent, le mari fume, les jours s'écoulent à l'envers
À peine voit-on ses enfants naître qu'il faut déjà les embrasser
Et l'on n'étend plus aux fenêtres qu'une jeunesse à repasser"
Mes jours à moi, remplis des mots de vous.
Ce soir je suis triste, les mots ni peuvent rien, et ceux que je voudrais écrire, sonnent creux en cognant contre la porte close de la maison d'Antraigues...

"Tu aurais pu vivre encore un peu, t'aurais pu rêver encore un peu, te laisser bercer près de la rivière, par le chant de l'eau courant sur les pierres, quand des quatre fers l'été faisait feu. T'aurais pu rêver encore un peu, sous mon châtaignier à l'ombre légère, laisser doucement le temps se défaire, et la nuit tomber sur la vallée bleue, t'aurais pu rêver encore un peu...
Cher Jean,vous auriez pu vivre encore un peu...

mercredi 10 mars 2010

Le facteur n'est pas passé...

On n'écrit plus jamais à personne. On ne se raconte plus, on se téléphone. Où diable est passée cette fébrilité impatiente , qui nous faisait courir jusqu'à la boîte aux lettres? Nous guettions alors, ce porteur de nouvelles, à l'uniforme élimé, qui d'un signe à sa casquette, nous souhaitait, quand il n'y avait pas de courrier, une bonne journée. La sacoche pleine, le messager poursuivait sa tournée, réchauffé par quelques gouttes de vieille gnole, qu'à cette époque, un parfait fonctionnaire n'aurait pu refuser.
Elle arrivait enfin, la missive attendue, que l'on décachetait, les mains tremblantes et le coeur à l'arrêt comme un fidèle chien de chasse.
Enfin des nouvelles de Vincent:
"Là - revenu ici je me suis remis au travail. le pinceau pourtant me tombant presque des mains et - sachant bien ce que je voulais j’ai encore depuis peint trois grandes toiles. Ce sont d’immenses étendues de blés sous des ciels troublés et je ne me suis pas gêné pour chercher à exprimer de la tristesse de la solitude extrême..."
et cette enveloppe bleue, un message d'Arthur :
"Nous sommes aux mois d’amour ; j’ai presque dix-sept ans. L’âge des espérances et des chimères, comme on dit, - et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, - pardon si c’est banal, - à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes..."
Cette écriture, cette signature étoilée, c'est un petit mot de Jean :
"Les circonstances te permettraient de me suivre je passerais toute ma vie dans ce décor. L’hiver très doux à cause de la dune qui protège. Les villes me blessent - me séduisent - me contaminent - rien à faire lorsque je m’y trouve."
Aujourd'hui, mon facteur ne se déplace plus qu'en mobylette en charriant des monceaux de factures sans âmes, que j'aimerai ne jamais ouvrir. De toute façon il ne monte plus à cause du digicode.
Ecrivons-nous, prenons le temps de quelques lignes (au stylo plume) pour dire tout ou bien rien... Glissons la lettre dans l'enveloppe (parfumée serait un plus), choisissons un joli timbre et affrontons le vent glacial, pour glisser dans la boîte jaune, la surprise que l'autre n'attend plus. Rendons sacrés les mots qu'on n'écrit plus... Une lettre c'est comme un papillon, c'est une rencontre qui, sous l'apparence d'une circonstance fortuite, dit souvent l'essentiel, les yeux dans les yeux sans ciller.

lundi 8 mars 2010

Douceurs de pluie

Il pleut, encore... Quel souvenir de pluie garde-t-on en mémoire?
Je me revois dans les années soixante, en ciré bleu marine, le chapeau dégoulinant de pluie froide, devant la boutique de Madame B. J'ai trouvé une pièce de 1 franc sur le trottoir. J'arrive presqu'à dessiner du bout de l'ongle, la silhouette gravée de La Semeuse, qui ensemence la fortune tout au fond de ma poche. Bon sang, c'est qu'un franc, c'est une sacré somme ! Voyons, avec un franc on peut acheter dix Carambars, ou bien cinq de ces coquillages remplis de sucre qui entament la commissure des lèvres. Peut-être pourrais-je faire un mélange savant de nounours guimauve, de boîte de poudre de coco, de rond de réglisse, de sachets Mistral, et de Carensac, peut-être du Zan... La pièce joue à pile ou face, sous mes doigts, devant la vitrine de la librerie-papeterie, teinturier et dépôt de pain, couverte d'une buée épaisse, qui m'empêche de lorgner les roudoudous. En ouvrant la porte vitrée, les clochettes du carillon me donnent bien le bonjour! Le ciré ruissèle et chaque goutte dessine des ronds sur le parquet, qui grince sous la semelle des bottes en caoutchouc. Madame B sent la pomme d'api, elle porte un cardigan en laine des Pyrénées, sur son impeccable blouse blanche, devant elle trônent des rangées de bocaux transparents, débordant de bâtons de réglisse, de gélatine multicolore et de berlingots aux arômes d'anis. 1 fr, la voilà ma fortune, un de ces anciens nouveaux francs, qui me transformait en princesse guimauve, dans le château des mille et une douceurs. J'entends encore l'averse tambouriner à la porte de ce royaume infranchissable, j'ai encore dans les yeux le brouillard que les perles d'eau déposaient sur mes cils, les cheveux ruisselants et la fraîcheur de l'averse sur les joues. Je sens fondre sous ma langue, les acidulés et les caramels blonds, les saveurs de fruits rouges réinventées, la vanilline, le chocolat au lait, et les arômes de pastilles de menthe que la chance avaient déposés aux portes de mon palais. J'emportais mon trésor, ma rançon de gloire éphémère, ma richesse d'un jour dans une poche de papier couleur bouchon de liège, où Madame B enveloppait aussi les petits pains. Dehors, j'ai rajusté le chapeau de tempête et j'ai couru à perdre haleine, sautant de flaques en flaques, bondissant comme un cabri sous l'orage, pour savourer, à l'abri de la pluie, le merveilleux butin gourmand.
Chaque fois qu'il pleut, me vient alors d'irrésistibles saveurs sucrées sur le bord de la langue : "La pluie fait des claquettes, sur le trottoir à minuit, parfois je m'y arrête, je l'admire, j'applaudis..."

mercredi 3 mars 2010

Ecrire

Ecrire, partout, tout le temps. Remplir d'innombrables cahiers de pattes de mouche, noire comme l'encre noire de la Chine.
Ecrire, comme un écolier appliqué, tous les matins le nez plongé dans ses exercices, ou faire l'écriture buissonnière en emportant ses cahiers dans sa besace, là où le vent tourne lui même les pages. Ecrire, comme on fait des gammes, laisser les virgules et les points d'exclamation battre la mesure du métronome grammatical, pour qu'un jour la symphonie des nuances et des silences se glissent sur la page.
Ecrire, sans rien dire, au nez et à la barbe des passants devant la terrasse, qui jamais ne sauront qu'ils se promènent aussi dans les livres.
Ecrire, à en perdre son latin, quand les verbes et les accords tiraillent les accents et s'accouplent aux S majuscules.
Ecrire, dans le silence de la nuit, quand le monde endormi, ne sait pas qu'on l'épie et que les moindres soubresauts de la planète sont prétextes à des lignes remplies puissance n.
Ecrire, et dire un à un les visages, qui autrement un jour, se confondent et s'oublient.
Ecrire, les tâches salées des larmes qu'on aurait autrement ravalées, écrire les rires aussi, quand ils éclatent, clairs et spontanés.
Ecrire, à la plume sergent major, qui trace les pleins et les déliés en frottant lascivement sur le papier, la lame métallique à intervalle régulier.
Ecrire, les échos de l'enfance quand le clairon sonne la dernière charge de la vieillesse. Les mains nouées d'arthrose, racontent les étreintes d'autrefois, quand les doigts empoignaient les hanches des amants.
Ecrire, pour toujours, ne plus jamais s'arrêter. Ecrire à hurler, écrire à pleurer.
Ecrire, et oublier l'histoire, juste pour le plaisir d'écrire, jusqu' à faire mal, parfois.
Ecrire, embarquer les gens du livre, et les laisser dériver au fil des pages, pour qu'ils se racontent eux même. Oui, les laissez faire.
Marguerite Duras, qui derrière la transparence du cadre me regarde, me lance un regard cinglant:
- La plus forte histoire de toutes celles qui peuvent vous arriver c’est d’écrire. Je n’en ai jamais eues d’aussi violentes. Ecrire, D’où ça vient ? Il faut laisser faire quand on écrit, il ne faut pas se contrôler, il faut laisser aller parce qu’on ne sait pas tout de soi. On ne sait pas ce qu’on est capable d’écrire.

lundi 1 mars 2010

Brèves de comptoir

La serveuse apporte une assiette d’olives vertes, cassées, recouvertes d’une huile couleur d’ambre. Ovales et grosses, elles ont le goût de l’ail nouveau et du thym et du romarin. Posé sur le bar, le jambon sur son support de bois, laisse voir une chair brillante, d’un rouge sombre, striée par endroit de graisse blanche. J'en recommande quelques tranches, pour sentir le goût sauvage, des promenades à l'automne, au milieu des chênes. Au dessus du comptoir, on a suspendu des chorizos et des anneaux de boudins noirs et sur le mur de pierre, un vieux licol.
Accrochée à une patère, une canne, taillée dans du bois clair, attend son propriétaire. Le client qui l’a laissée, embrumé des vapeurs de Rioja, est reparti, droit comme un i, laissant près du comptoir, une infirmité qu’il a parfois du mal à oublier.
Je n’ai pas d’histoire à raconter, ce soir de match, où le Real Madrid affronte le Betis de Séville. Une quinzaine d’hommes, les yeux rivés à l’écran, tressaillent quand les joueurs s’approchent des cages de buts. Ils piochent aveuglément dans une coupelle, remplie de cacahouètes, que bizarrement ici on sert presque brûlantes. La serveuse, entre deux clients, passe son temps à remettre sa montre à l’heure, en souriant. J’imagine qu’elle s’amuse à avancer la fin de son service, elle se fait plaisir par anticipation. Elle est la reine du monde, elle maîtrise les aiguilles du temps qu’elle avance ou recule au grès de son humeur et des générations entières de patron ne peuvent rien y faire. C’est elle qui choisit le rythme de son temps. Son sourire, juste là, à cet instant, cette jouissance effrontée, est la plus belle chose qui me soit donnée à voir à ce moment !
Je pique avec la fourchette, de petits artichauts tendres, rissolés et couverts de gros sel. Le patron mâchonne un cure-dent et hurle « goooooooooooooooooal » quand le ballon frôle les cages et à chaque fois, le cuisinier sort en trombe de sa cuisine, une toque plate, posée de travers sur ses cheveux longs, noirs et bouclés,
- qui, qui, a marqué ?
Cette fois je goûte des petits morceaux de boudin noir, dont la peau craquelée laisse échapper une peau onctueuse et grasse à la saveur anisée et des fèves aux oeufs brouillés.
-gooooooooooooooooooooal !
Le cuisinier sort comme un fou de la cuisine, Seville 2 Madrid 1, les partisans du Real, crucifiés, hochent désespérément la tête. J'en profite pour commander un "tinto de verano", un vin rouge que l'on mélange à de la limonade.
L'entraîneur, multiplie les changements, et la serveuse, confrontée à la réalité du temps qui passe, s'effondre sur une chaise, un verre d'eau à la main... encore deux heures de pain sur la planche !
Rien ne sert de mentir, on doit partir à point.

jeudi 25 février 2010

Giffle de pluie

Le ciel est fendu, comme une pierre de taille, il craquèle et s'effondre en gerbe sur l'Andalousie. Des franges noires de nuages lourds glissent au ras des collines. Il pleut sans discontinuer depuis des semaines sur les terres du sud qui n'en demandaient pas temps. A force d'implorer Dieu et Madone, pour que les champs brûlés par le feu de l'été, se couvrent enfin de rosée, les limbes lassés de tant d'oraisons ont fini par craquer! Ils déversent sans fin des trombes d'eau que les champs rouges ont fini par ne plus absorber. D'immenses mares boueuses attirent quelques oiseaux bravaches, là où il y a peu, la sécheresse brulait leurs pattes. Les taureaux prennent des airs de circonstance, figés, les sabots dans la boue, ils dressent vers le ciel un mufle humide qui guette la fin des averses. Ils ne se battent plus, ils piétinent, ils ne descendent plus vers la rivière, ils s'embourbent dans les flots de vase qui engluent la rive, ils ne paressent plus sous les chênes, ils s'abritent des rafales. Les fiers combattants ont perdu leur superbe, le poil terne, les cornes couvertes d'une terre noire, ils rêvent de soleil, de sieste sous les arbres, et qui sait, les étalons graciés repensent au triomphe de l'an passé... Les taureaux, dans les ornières, attendent l'accalmie sous le ciel noir. Un halo de vapeur grise, leur donne des allures de fantômes.
La pluie est venue les surprendre au cœur de l’hiver, pourquoi n’a-t-elle pas attendu la douceur du printemps pour faire croître sous leurs sabots, un beau tapis d’herbe verte et grasse ? Les taureaux voudraient se gorger de soleil! A défaut de combat, il s'arme de patience.
Parfois un soleil timide irise les champs, une lumière jaune pâle souligne les fleurs jaunes du mimosa, dont les parfums entêtants arrivent jusqu'aux barrières. Mais le ciel tire vite le rideau et déploie des voiles de pluie froide. Les chiens ont trouvé un abri, ils se pelotonnent près de la porte-fenêtre où s'insinuent les bouffées d'air chaud de la grande cheminée. Les labradors aiment l'eau, mais pas ces lames froides qui dégringolent d'on ne sait où et vous glacent l'échine, le plus jeune ne court même plus derrière les poules. Le ciel est encore descendu d’un ton, les nuages plombent d’anthracite la moitié du paysage et rapprochent l’horizon. La campagne Sévillane ne se reconnaît plus dans tous ces tons de gris, qu’elle a si peu connus. Le petit pont de fer qui enjambe la rivière doit faire le grand écart, devant la folie d’une rivière qui croit qu’elle devient fleuve. Devant l'entêtement du ciel, les hommes ont fini par prendre la pluie au sérieux, ils se sont mis eux aussi à regarder le ciel. Ainsi, près de Séville, sur les collines de chênes liège on peut voir le peuple des hommes, et celui des taureaux, sous l'interminable jour gris... ils regardent pleurer le ciel!

lundi 22 février 2010

Nuit de métal

Miguel Galanda traverse la vie les mains dans les poches, peut-être pour ne pas faire remarquer qu'il serre parfois les poings. Ses silhouettes malaxées sur un tamis métallique se laissent traverser, par les particules infinitésimales de la lumière de la galerie Atalante, où il expose à Madrid, jusqu'au 28 février. Les oeuvres de Galanda, récemment exposées à New York, tissent un chemin fait d'Homme.
Voici le Premier, l'Adam. A l'aube des temps, suspendu entre paradis perdu et terre d'adoption. C'est le Premier, celui qui est à venir, nous assistons à ses balbutiements, pas encore souffrant, juste posé entre deux choix! Puis vient le Primitif, l'"en dehors", la Différence, celui qui commence à savoir -pierre après pierre, feux après feux- les secrets du Monde. Galanda lui fait pointer du doigt son descendant qui le regarde, presque un sourire aux lèvres, le poids des millénaires calé sur ses épaules. L'Antique, semble courir à perdre haleine, sur le chemin de Samothrace! Le conquérant triomphe et se tourne vers les Dieux, à qui il offre ses victoires. Ecce omo, le fils de Dieu crucifié par les hommes, le Rédempteur, écorché de souffrance jusqu'au pardon, ploie sous la croix invisible. Au bout de ce chemin des hommes, les pieds plantés dans le présent lourd qui colle à ses semelles, qui est-il donc, celui qui guette ainsi, les mains enfoncées dans ses poches? Que lui est-il arrivé, pour qu'un peu de légèreté traverse sa souffrance? Il est l'Homme, le Je d'où vient le Nous, dans la simplicité du détachement, dans l'obscurité de ses ombres, dans le scintillement de la lumière qui le parcours.
Appréhender le travail de Galanda, c'est aussi regarder Paris, froissée avec tendresse sur le support, pour emporter le regard dans un jeu de piste entre Bastille et Pyramide du Louvres. C'est aussi déambuler dans un décor d'opéra, où les silhouettes de l'Archange, du Fou et de l'Arlequin, tournent sans fin sur elles-mêmes. Un mobile tragique qui ramène aux vers de François Villon :
"Jamais nul temps nous ne sommes assis,
Puis ca, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie..."
Le travail de Galanda parle de la souffrance, de la Nuit Metallique. Ce qu'il ne sait peut-être pas, c'est qu'en laissant la lumière jouer avec ses ombres, la beauté dénudée s'insinue sous la toile et nous laisse Heureux, un moment...

mercredi 17 février 2010

Thoutankhamon, parle !

Je dors depuis si longtemps dans le silence de cette chambre, que j'en devine les contours, les yeux fermés. Ma nuit n'a plus de jour, elle a claqué comme le fouet que je maniais jadis avec dextérité, pour sortir mon char du piège des dunes de sable. A cet enfermement perpétuel, je dois de ne plus sentir les tourments de mon corps. De ces mois de fièvres incessantes, ruisselant de sueur et grelottant de frissons, je ne garde que le souvenir d'une carcasse lassée de tant de spasmes incontrôlables. Mes os meurtris, qui m'obligeaient, si jeune, à me servir d'une canne, reposent, plus légers que la poussière. J'ai tressailli à peine, quand un trait de lumière a dessiné une aurore nouvelle, dans l'éternelle nuit où je dormais encore. Peu à peu je n'ai plus senti ce goût âcre de l'or dans ma bouche et le poids de ce masque, qui disait tout de mon visage de jeune homme. J'entendais autour de moi, le murmure de voix inconnues dont je n'arrivais pas à comprendre le langage, juste un mot revenait toujours... Carter, Carter! Puis on m'a emporté, moi, image vivante d'Amon, Outjes-khaou sehetep-netcherou: Celui qui porte les couronnes et qui réjouit les dieux! Moi, qui restaura le culte de nos dieux : "J’ai trouvé les temples en ruine, les naos brisés et les cours envahies par les herbes. J’ai restauré les sanctuaires, j’ai reconstruit les temples et je les ai dotés de toutes sortes de trésors. J’ai fait dresser, pour honorer les dieux, des statues en or et en électrum, décorées de lapis-lazuli et de pierres fines".
Je me rapelle à peine le visage d'Ankhsenamon, ma femme, dont je devine encore les hanches, sous la transparence de sa tunique de lin.
Mon éternité a pris fin, on m'a soulevé des sables, on m'a arraché au silence de mon sarcophage, pour faire parler mon corps. Oui, me voici, Thoutankhamon, l'enfant roi, fils d'Akhenaton! Me voici, la peau tannée par tous les soleils d'Egypte, ma filiation révélée au fond d'un de ces tubes de verres, que vous avez agités si souvent sous mon nez!
Regardez-moi, vous qui n'avez pas craint les formules magiques gravées sur mes épaules, regardez la ligne des fards qui dessine mes yeux, la barbe divine tressée, le nemes noué en catogan, la tête de vautours qui orne mon front, comme un présage pour ceux qui violent ma sépulture!
Regardez-moi, debout, enfin, sans canne, jeune roi de 19 ans! Je dresse haut vers le ciel les insignes sacrés, heka le crochet et le fouet nekhakha! Je suis THOUTANKHAMON, vous croyez tout savoir et avoir percé le secret... mais l'essentiel vous a échappé, je suis vivant, VIVANT!

jeudi 11 février 2010

Saint Valentin, j'oedème !

Rien ne vous échappe! Vous avez donc surpris dans quelques vitrines, ou sur quelques publicités, une avalanche de représentations myocardiques, qui ne manquent pas de faire pâlir d'envie mon chirurgien cardio-vasculaire, qui pourtant en voit de toutes les couleurs! Il est vrai, qu'à l'approche du 14 février, l'électrocardiogramme commercial se met à battre la chamade, le palpitant des boutiquiers s'agite au décompte des roses en plastiques, coussins coeur, parfums aux phéromones envoûtantes et autres niaiseries enrubannées. Les tiroirs caisses s'affolent sous les poussées de tachycardie que provoquent d'innombrables ouvertures et fermetures! La fièvre, à son paroxysme, fait fit des possibles arrêts cardiaques et balance à la poubelle toute pensées bêtabloquantes.
"Dans cette guimauve, que oint d'un liquide sirupeux d'eau de rose, cette journée écrite à l'encre rouge sur le calendrier, l'opprobre est lancé sur celui qui ne jette pas la première fleur..." (extrait de Viento).
-Vous aimez? Vous achetez! Vocifèrent depuis des semaines les vendeurs de ventricules à la sauvette.
Mes fibres de Purkinje et mon noeud sinusal en ont ras la diastole de cette dégoulinante endocardite commerciale! Je veux qu'on me fiche la paix, une fois pour toutes, avec ces éternelles palpitations. Halte à l'overdose de cupidons en chaleur et de bucoliques embrassades sous des montagnes de mielleux baisers ! On dit que cette orgie de bonnes intentions amoureuses, remonterait à l'époque romaine où, lors des lupercales célébrées le 14 ou 15 février, on donnait l'occasion à un jeune homme de trouver une promise par l'intermédiaire d'une loterie. La destinée, forcée par le hasard.
Les siècles ont passé, et la mascarade bat son plein! Halte, cessez le massacre, laissez ce pauvre Valentin, "défibriler" en paix !
Je préfère vous dire "je t'aime" chaque jour de l'année, et me lever bien avant vous, pour vous regarder dormir, jalonner notre chemin des petits cailloux blancs de la tendresse, car pour nous, mon aimé, chaque jour est une fête.
Aussi qu'on cesse de me rabattre les oreilles avec ces vociférantes pantalonnades amoureuses, stop: J'oedème !

dimanche 7 février 2010

Le torero n'a pas sommeil

Il est seul depuis longtemps, depuis la sieste. Un repos sans sommeil. Dans l’interstice que laisse "l'entre deux courses", des minutes volées à la peur et au doute, des mains tendues qui ne se referment jamais, des pas feutrés sur la géométrie des moquettes des chambres d’hôtel, des habillages sans fin, des larmes sous d’interminables douches, des meurtrissures au corps et à l’âme, la fraternelle compagnie des poseurs de banderilles qui vous sauvent la vie en silence, d’incalculables embrassades, des robes froissées qui laissent un sillage parfumé, parfois jusque sur l’oreiller, des kilomètres de bitume qui s’éternisent en soulignant la nuit d’une longue bande blanche. On le frôle, on veut le voir et le toucher, on le porte parfois en triomphe, jusqu’à se sentir à portée des étoiles… Puis parfois rien. Juste les courbatures d’un corps à qui l’on a trop demandé, la rugosité d’une toile de drap sur une cicatrice à peine refermée, les maigres saluts, les sourires entendus, l’effort qu’on ne sait pas récompenser. Des doutes à vous faire exploser la tête, des territoires entiers de rêves que l’on sait défendus. L’après-midi, suspendu à une boulette de papier mélangée à d’autres, dans un chapeau de feutre. Ce numéro qui sort et qu’on aurait tant voulu pour un autre…
Il est seul depuis longtemps, depuis la sieste. L'apaisement n'est qu'une parenthèse, un grand écart entre deux sommeils troublés. Sur la chaise, dans la pénombre où la persienne mal fermée joue avec les ombres, l'habit n'est pas encore de lumière, il est posé, tel une peau vide. A cet instant, où la réalité s'insinue sous les draps, la sueur âcre et froide coule le long de son dos, une eau du Diable, qui inocule le venin de la peur, maudite visiteuse qui ne se fait jamais annoncer!
Il va s'habiller, lentement, avec la méticulosité d'une mariée qui ignore tout de son promis. Un mariage d'irraison, consommé dans la fougue d'une éternelle première fois. Il va s'en remettre à la Madonne et à la litanie des saints, embrassant les médailles, effleurant les images pieuses, au cas où, et se signer encore, d'une croix fugace, car on ne sait jamais... La petite veilleuse fragile et vacillante, lentement se consume en volutes lentes et parfumées. Elle attendra son retour, fil d'Ariane qui le reconduira jusqu'à la chambre, s'il ne se perd pas dans le labyrinthe hanté par l'ombre noire qui guette, après, oui, s'il revient... peut-être !

mercredi 3 février 2010

Au revoir Philippe Verro

Mon ami Philippe Verro, est parti pour un ultime voyage qu'il ne me racontera pas.
Notre rencontre avait eu lieu il y a six ans. Nous avions rendez-vous dans une grande librairie de Nîmes. Philippe Verro, sortait son livre de photos: Mon fils est torero. J'étais venue pour interviewer un photographe, j'avais rencontré un écrivain, qui allait devenir un ami. Elégant en diable, l'homme l'était aussi quand il s'exprimait, avec une courtoisie qui semblait d'un autre âge, mais dont je me plais à croire, qu'elle est capable encore d'exister. Nous avions tant et tant parlé, ce premier jour, où Nîmes portait en triomphe les matadors vêtus de lumière, que mon magnétophone, que j'avais oublié d'arrêter, surchauffé par l'ardente discussion, avait rendu l'âme le soir même. Nous prîmes un nouveau rendez-vous, sur une autre étape taurine, dans la chaleur suffocante de juillet, où d'autres toreros venaient chercher la gloire. Ce jour là, avant la course, dans une bodega, j'entends encore les échos de Vino Griego, qui arrivaient à faire vibrer nos verres. Nous parlâmes de taureaux bien sûr, de voyages, de ses chevaux et de ses chiens qu'il aimait d'une tendresse inédite, truffes au vent, galopant loin devant, dans les brumes de la forêt de Chantilly. Il racontait, son réveillon du jour de l'an, dans une roulotte au coeur de la forêt. Le vermillon des grands crus sublimé, dans les verres, dont le cristal carillonnait l'année nouvelle.
Philippe était un veneur passionné, dirigeant un équipage de chevreuil et bouton d’honneur d’un équipage de lièvre, il entretenait avec la nature un dialogue secret et profond."Il savait nous rappeler que le vent du paradis souffle entre les oreilles d'un cheval au galop."C'était aussi un homme de théâtre, de cinéma et de télévision, il avait été scénariste et directeur de production.
J'aimais ces livres, ces récits de chasses et ses nouvelles. Dans Histoires de s'en souvenir, il parlait de ses infimes parcelles du temps, nécessaires à comprendre " les souffles de ce qui vit". Couronné par un prix, décerné par l'Académie Française, il m'avait fait l'honneur d'écrire la préface de Viento et de m'inviter à participer à son groupe de réflexion sur l'Homme et l'animalité.
Philippe, vous aviez eu la gentillesse d'écrire ces quelques mots en préembule de mon livre: " Les mots tournent, contournent le vide ouis disparaissent dans les étoiles... croc, chroniques qui mordent ou caressent, mots croquants comme des radis frais,... mots parfois plus douloureux que les maux, qui forment des phrases en phases avec nos vies...". Aujourd'hui je n'en trouve pas pour vous dire combien vous allez me manquer. Puissiez-vous, où que vous soyez désormais, caracoler au vent, entourés de vos chiens qui vous attendaient...

mardi 2 février 2010

Jung, l'instant d'une photo...

C'est la photo de Carl Gustav Jung que je préfère. Le psychanalyste est assis sur une pierre, il regarde le lac. La photo a été prise en Suisse. Jung est assis, mais son intelligence est en mouvement. La végétation autour de lui redit les mots de Blaise Pascal : " L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature; mais c'est un roseau pensant".

Jung est assis, il prend le temps de regarder le monde. Lui, voyageur infatigable de notre inconscient, il trouve une pierre, sa pierre, s'assoit et contemple l'apaisement des eaux calmes du lac. Il a parcouru le monde, l'Inde, l'Afrique du Nord, rencontré les tribus du Kenya, les Indiens en Arizona et au nouveau Mexique, à l'affût de l'essence de l'homme. Puis il finit par s'asseoir, là, sur une pierre, sur la rive du lac. Ma vie, écrit-il, est l'histoire d'un inconscient qui a accompli sa propre réalisation. Il y a un peu de cette plénitude dans la photographie.
Je termine Métamorphose de l'âme et de ses symboles, où Jung se livre à une vaste enquête sur les symboles et les mythes culturels et religieux. Il développe sa théorie de l'inconscient collectif et archaïque. Chacun de nous porte en lui, gravé dans le secret de sa psyché, cet héritage commun des générations passées, toujours présent.
Assis entre terre et eau, réconciliées, Jung, semble se laisser aller, à une rêverie, aux frontières du sommeil, terra autrefois incognita, dont il a défriché tant de territoires. Il en connaissait, les dédales, la géométrie, comme les mandalas*, qu'il a si souvent dessinés et interprétés. Pour lui, ces dessins symétriques, étaient une sorte de reproduction de notre psychisme, en miniature, sur le papier.
Tout en écrivant, je ne peux m'empêcher de regarder la photo. Regardez, le centre c'est Jung lui même. L'Homme, commencement et fin et silence; autour de lui, un cercle de végétation, comme une barrière protectrice, une limite entre le centre et l'extérieur. Puis l'eau, rayonnement, mouvement perpétuel, la force où le centre se reflète, et enfin les montagnes, périphérie, création du monde, divers et multiforme.
Jung s'est assis, sur la pierre, près du lac, à cet endroit précis qu'encerclent les hautes montagnes, où les roseaux protègent un peu du vent, où l'eau calme, en perpétuel mouvement elle va et vient lentement jusqu'à la rive. Jung s'est assis, et sans le savoir il a dessiné un mandala.

*mandala = dessins et peintures aux formes géométriques qui représentent l'univers et favorisent la méditation

Télécharger des mandalas à colorier ou à peindre: mandalas

jeudi 28 janvier 2010

Le Vaisseau Fantôme, escale Madrilène

Sur les côtes de Norvège, le navire de Dland vient de subir une violente tempête et s'est réfugié dans une anse. Tandis que tout dort apparaît un mystérieux vaisseau, aux voiles couleur de sang, qui lui aussi jette l'ancre. Un personnage en descend, drapé dans un grand manteau. C'est le Hollandais, un navigateur maudit. Ainsi commence le premier acte du Vaisseau Fantôme, l'opéra de Richard Wagner que j'ai vu vendredi soir, au Théâtre Royal de Madrid.
La musique a joué l'octave, ce jour-là. Comme tous les jours, je marche dans le quartier Salamanca de Madrid, d'un pas vif. Un froid sec, qu'un vent du nord escorte, glace mes joues, malgré le cache-nez que j'ai remonté sur mon visage. Les mains engourdies, enfoncées dans les poches, je cherche les trottoirs où un soleil de printemps nargue la fin janvier qui s'attarde, ce matin. La rue s'est contractée sous la claque glacée, les passants ne musardent pas aux vitrines, les chiens tirent sur les laissent pour regagner plus vite la ouate de leurs coussins, les fantômes de misère ne sortent pas les mains des sacs de couchage pour demander l'aumône, la boulangerie française qui fait l'angle sent bon le café chaud. Tout à coup, quelques notes d'accordéon, s'accrochent au coin d'une rue, un air ancien, du temps où les rengaines naissaient dans les faubourgs. Debout, adossé à une maison cossue, l'accordéoniste, un bonnet enfoncé sur les yeux, regarde le caniveau où l'eau se craquelle. Ses doigts martèlent les touches d'ivoire comme des automates. Je connais ce refrain, mais il me tire tellement en arrière, que j'en perd l'équilibre, il s'agrippe à ma mémoire et ne lâche pas prise, il m'a ferré, le bougre, et par saccade il cherche à me ramener vers des souvenirs, que je ne savais même pas encrés en moi. Ma grand-mère, penchée au dessus de l'évier, rince son torchon, mousseux de savon de Marseille, ses mains ont rougi sous l'eau froide, elle chantonne : la lune trop blême pose un diadème sur tes cheveux roux, la lune trop rousse de gloire éclabousse ton jupon plein d'trous...Quelques notes, un accord ont suffit pour transporter au coin de la rue, la cuisine de mon enfance, qui s'emplit d'odeurs de cacao chaud et de tartine de pain blanc.
Je reste transie autour d"hier qui n'existe plus.
Le soir, les premiers accords de Wagner montent de la fosse vers les dorures du plafond de l'opéra, elles emplissent la moindre parcelle de l'espace, tandis que l'ombre du maudit, déroule son long manteau de nuit. L'orchestre, que porte à bout de bras le chef transcendé, hisse les voiles d'une musique qui bascule sous les flots déchaînés des percussions et je m'agrippe aux accoudoirs pour ne pas chavirer, pour ne pas couler à pic dans cet océan de musique, dont je sais que je ne voudrai jamais revenir, condamnée volontaire à l'errance éternelle et qu'aucun ange ne vienne adoucir la sentence!
Ritournelle des rues, fracas sismiques wagnériens, la musique a fait le grand écart, elle creuse le ciel.

mardi 26 janvier 2010

Harold et Maude

Nous sommes en 1971. Apollo XIV va partir pour la lune, Stravinsky, Channel et Amstrong quittent eux aussi la planète bleue mais sans espoir de retour, et avec ses pois sauteurs du Mexique, Pif Gadget réitère le record du million d’exemplaires vendus.
A la fin de cette année, sort dans les salles de cinéma américaines un film : Harold et Maude. L'improbable rencontre entre Harold, un jeune homme suicidaire de 20 ans, issu de la haute bourgeoisie, et Maude, une anticonformiste militante qui va fêter ses 80 ans. A l'époque de sa sortie, c'est une mini-bombe, il va cumuler interdictions et restrictions. Typique des années 70, le film célèbre la liberté, la nature, il fustige le militarisme et les conventions sociales. Le passe-temps préféré du personnage principal, Harold, est d'assister aux enterrements et de se promener dans les cimetières. Les amateurs du film vont adopter la même distraction, et créer le terme Harolding . "Maudianisme" désigne la "philosophie de vie"de l'autre personnage. La musique est de Cat Stevens. Depuis des jours j'ai cette chanson dans la tête: " If you want to sing out... Bien, si tu veux crier, crie ! Et si tu veux être libre, sois libre. Car il y a un millions de façons d'être. Tu sais que c'est possible".
J'ai visionné le film à nouveau et il est toujours aussi... rafraîchissant! Maude aime la vie, collectionner les bibelots, la musique, poser nue... Elle regarde toujours droit devant, comme s'il elle avait encore tout à découvrir... Juste un tatouage sur son avant-bras, ramène un instant, à la barbarie des hommes.
"Il n'existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n'existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. Comme si un acteur entrait en scène sans avoir jamais répété..." écrit Kundera dans l'Insoutenable légèreté de l'être. Alors Maude trottine et traverse l'existence en sautillant, elle s'engouffre dans le présent et c'est jubilatoire!
Je me suis souvenue que j'ai croisé des "Maude". Je leurs dois ce goût exacerbé pour les choses du monde à côté desquelles on passe si souvent: une lumière qui descine un kaléidoscope sur les dalles usées, un vieil homme qui gratte inlassablement son ticket de loterie, l'acidulé d'un parfum, la nodosité d'un olivier centenaire. Des riens, mes touts.

Harold : Est-ce que vous priez ?
Maude : Prier ? Non, je communique !
Harold : Avec dieu ?
Maude : Avec la vie

dimanche 24 janvier 2010

Le conte de la guerre des loups

A l'aube de l'aurore du monde, un vieil homme accroupi près d'un feu, entretient les dernières braises. Ses os usés, récupèrent d'une longue marche en forêt. Le clan dort, tout près, épuisé de survivre. Lui, veille, il est le guetteur, celui dont l'oreille habituée au moindre bruissement, se dresse à la moindre alerte. Un crissement, il se retourne, c'est OAH HOAR, fruit de la lune descendante, l'aîné des fils de son fils premier né.
- tu dois dormir, petit, après une si longue marche
Dans la terre des hommes on a developpé le langage, pour raconter d'abord: "j'ai vu..., j'ai fait... Les notions de passé en premier, et de futur ensuite . Puis on a partagé sa curiosité. On a argumenté aussi, sur des éléments qu'on n'avait pas sous les yeux. La vantardise a créé du langage, l'invention, et aussi le mensonge...
Aujourd'hui, plus qu'hier, l'aïeul, GROR HOAR, grand des fils de la lune descendante, possède les mots pour raconter. L'enfant aux yeux pâles s'approche du vieillard. La nuit s'étend sur toute chose en absorbant les bruits du jour.
L'enfant aime la voix monocorde du vieux chasseur, qui sait et qui conte les histoires des temps anciens.
Cette nuit, où aucune brume ne voile la clarté de la lune, le vieil homme, les yeux fixés sur le feu du clan, raconte comme pour lui même:
- je sens, au fond de mon coeur, sourdre une étrange bataille, une guerre sans merci, que se livreraient, à l'intérieur de moi même, deux loups rivaux, d'une même lignée. L'un est doux, paisible, fier d'appartenir au groupe, de le protéger et le défendre sans en tirer aucune gloire, calme et effacé. Le second lui est orgueilleux, fier, féroce et sans pitié, dominant, il a des rêves de puissance.
- et qui des deux va gagner grand-père? demande le jeune OAH HOAR qui s'est accroupi près du feu.

- celui que je vais nourrir le mieux mon fils.*

* conte librement inspiré d'une lecture de mon enfance

jeudi 21 janvier 2010

Marguerite Duras, vous étiez bien au rendez-vous!

"C'est donc pendant la traversée d'un bras du Mékong, sur le bac entre Vinhlong et Sadec dans la grande plaine de boue et de riz du sud de la Cochinchine, celle des Oiseaux...". Dans quelques minutes, va s'avancer une Moriss Léon-Bollée, noire. Marguerite ne sait pas encore que ce bac va l'a faire traverser de l'autre côté de son enfance. Appuyée sur le bastingage, elle voit sous ses yeux se lover les bras du fleuve à l'intérieur des terres. "Dans le soleil brumeux du fleuve, le soleil de la chaleur, les rives se sont effacées, le fleuve paraît rejoindre l'horizon. Le fleuve coule sourdement, il ne fait aucun bruit, le sang dans le corps. Pas de vent au dehors de l'eau. Le moteur du bac, le seul bruit de la scène...". C'est fini Marguerite, à cet endroit du fleuve, il y a un pont, qui tire une langue de bitume rêche aux bielles de ton enfance.
J'ai pris un bac, ailleurs, pour pouvoir traverser avec toi cette étendue d'eau qui te rapproche de toi même.
Sadec, "où ma mère dirige l'école des filles"... l'école est encore là, et les enfants, juste avant la récréation, ânonne une poésie ou une table de multiplication. Le lycée français à Saigon, les décors du film que vous n'avez pas aimés.
Je cherche l'infime partie de vous que vous avez laissée ici. Comme Long John Silver, je déchiffre, pas à pas, les signes que vous avez enfouis aux détours de vos lignes, pour me mettre sur la piste. J'ai vu les femmes aussi, porter le même bracelet de jade qui ne vous a pas quittée. J'ai senti la douceur de tussor de la peau de l'amant, quand le vent s'est mis à jouer avec mon foulard de soie. J'ai fait tout ce chemin pour aller à votre rencontre! Ceux qui ont lu Viento savent que vous me manquez, Marguerite. Marguerite de l'Indochine, dans Saigon aux odeurs entêtantes de jasmin, des tangos d'un soir dans la rue Catinat, des effluves d'opium, des maisons coloniales, des filles à matelots et des pensions de jeunes filles*... Voilà c'est fait, je suis venue au rendez-vous et vous étiez là, sous le chapeau bois de rose, avec votre robe de soie et vos chaussures de bal éculés. Vous étiez là et je n'avais plus rien à écrire, je voulais juste lire par dessus votre épaule, lire, toujours la même histoire recommencée, j'ai presque entendu votre voix altérée de l'alcool et du tabac me chuchoter : «L'écriture, c'est moi. Donc moi, c'est le livre».

lundi 18 janvier 2010

Le Mekong, le monde du fleuve

Le soleil se lève sur le Mékong, une brise légère s'est levée, elle tourne une à une les pages de mon carnet de bord.


Le soleil inonde le Mékong, gras, brun et vert. Il charrie nuit et jour toute l’activité du monde du fleuve. Les sampans, chargés de denrées alimentaires, de fleurs et de poissons glissent sur son cours régulier. Le fleuve musarde aussi par endroit, laissant dans son sillage une luxuriante végétation tropicale. Il entoure de ses bras un univers entre terre et eau et dessine un labyrinthe d’îlots où seules les pirogues assurent le transport. On vit, meurt, joue, courre et travail dur sur ses rives. Les conditions sont rudes pour An, il raffine du sel, torse nu, dans une chaleur moite et lourde, les mains crevassées d'être toujours dans l'eau.
Huy, a un petit jardin potager, il récolte le miel de l’essaim d’abeilles, qui se sont installées sur un de ses arbres. Sous le haut vent de sa maison, il a construit une petite estrade de bois et fixé au mur deux cartes, celle du Vietnam et celle du monde.
- j’apprends à Mai Phuong, où se trouve les villes et les pays. Même si elle ne voyage jamais, elle connaîtra le monde.
Et Mai Phuong, qui veut dire parfum de la fleur d’abricot, écarquille ses grands yeux noirs. En me donnant la main, elle regarde cet étrange papa géographe, tracer des routes imaginaires sur le mur de sa maison.
Nous continuons à descendre le fleuve pour rejoindre Can Tho et le marché flottant. Un nombre incalculable de sampans et de barges croule sous les légumes et les fruits. Les femmes achètent, vendent, s’interpellent, certaines cuisines, d’autres mangent ou bercent des enfants dans les hamacs. On ne peut pas se perdre, chaque vendeur a une enseigne : une tige dressée sur l’embarcation où il plante le légume ou le fruit qu’il propose à ses clients.
Goûtez par exemple ce gâteau sucré au riz gluant, des Long Nhan qui ressemblent tant au litchies ou bien les caramboles.
Sur la rive les maisons sur pilotis, s’enracinent au fleuve, elles se lient à lui, elles le sentent palpiter, monter et descendre.
Le Mekong : un cœur d’eau au sang de limon.
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