mercredi 30 décembre 2009

Au revoir 2009

2009 agonise, elle finira, éructant ses dernières bulles de champagne aux douze coups de minuit, qu’égraineront des gai-lurons éméchés, le cotillon de guingois.
J’avoue ne pas être friande de ces agapes de Saint Sylvestre, qui enterrent les 364 jours précédents, la plupart du temps sans même un seul regret. Ce deuil bruyant, qui donne aux réveillonneurs des allures de veuves joyeuses, n’en reste pas moins une petite mort. Car ce sont bien des jours, qui se meurent au fond des verres, et que malheureusement nous ne rattraperons plus.
2009 s’achève, de grâce prenons le temps d’une minute de silence! Une vrai minute, pas de ces quelques secondes d’un silence bâclé, interrompu de toussotements et de raclements de gorges intempestifs. Non, soixante secondes bien pesées, le corps en posture de respect, pour les 8760 heures passées que la vie, Dieu, le Grand Architecte, le destin, ou vous-même (cochez les cases inutiles à vos yeux) ont daigné vous accorder.
Année difficile ou plutôt douce, noyée de chagrin ou remplie d’éclats de rire, année sans flamme ou glacée comme une lame, banale ou exceptionnelle, mais une année de plus, tout de même, comptabilisée sur un cadran que nous avons trop tendance à oublier. On tourne la page de l’an passé, avec la désinvolture de celui qui croit avoir apprivoisé l’éternité. « On est tellement pressé d'aller on ne sait où, faire on ne sait quoi, que chaque minute d'attente prend des allures d'éternité".
Prenons-la donc cette minute de silence, pour se rappeler d’un mot, d’un visage, d’une histoire, d’un baiser, d’un frôlement, d’une image, d'une lumière, d’une musique…*
Cette ultime minute de 2009, la seule que vous vous serez vraiment offerte, rien que pour vous, dans le silence de votre cœur, à l’abri du brouhaha du monde, profitez-en jusqu’à la dernière seconde. Que de 2009 reste au moins cette parenthèse, volée à la course folle des aiguilles de la montre.
Dans le temps suspendu de cette pause, la chanson de Cat Stevens, qui accompagne l'inoubliable film Harold et Maud, m'est immédiatement revenue en mémoire, et les mots de Sénèque aussi: "le plus grand obstacle à la vie est l'attente, qui espère demain et néglige aujourd'hui".
video

* un clic sur chaque mot ouvre une bulle musicale

mardi 29 décembre 2009

Merci

Je pars pour le Vietnam le 2 janvier prochain, un périple de plusieurs semaines de Hanoi à Ho Chi Minh Ville, en passant par Halong, Hué, Hoi An, Danang, Tra On, Can Tho...
Comme toujours, mes carnets et mes appareils photos sont déjà dans le sac.
Avant de partir, je voulais remercier personnellement chacun d'entre vous, d'avoir pris le temps de lire régulièrement ce blog. Vous êtes de plus en plus nombreux, et de tous les coins de la planète: France, Espagne, Cameroun, Inde et même Japon puisque nous avons un membre de Yokohama! Vos visites, vos messages m'ont beaucoup apporté au cours de cette année 2009.
2010, piaffe déjà devant la porte, je souhaite qu'elle soit douce, lumineuse, pleine de joies et de passions, enthousiaste et riche en rencontres formidables! Permettez-moi de vous souhaitez également une très bonne santé, ce bien si précieux qui vous permettra de réaliser tous vos projets!
Que 2010 nous permette, aussi, de nous retrouver toujours plus nombreux autour de ce blog. J'essaierai de vous envoyer quelques "cartes postales virtuelles"depuis le Vietnam.
"Se flatte-t-on jamais d'atteindre l'horizon? Faut-il pour cela renoncer à l'enchantement des routes tendues vers lui? " disait Alexandra David Neel.
Encore une fois, merci pour votre fidélité et à bientôt!
Marie


samedi 26 décembre 2009

Marguerite Duras, je vous attendrai à Sadec

On avait demandé à Marguerite Duras, d’interviewer des enfants. Elle les avait rencontrés dans une école, mais très vite, elle choisit de les rencontrer en dehors du cadre scolaire : ils avaient peur, entre les murs de l’école, peur de dire des bêtises, de mal faire. Ils étaient hypothéqués.
Marguerite, sans enfantillage, patiente et attentive, recueille leurs avis et leurs pensées.
- quel âge as-tu ?
- j’ai six ans
- pour toi, qu’ y a-t-il de plus beau dans le monde?
- un petit beurre !
Sourire de Marguerite qui poursuit,
- Crois-tu qu’un jour les voitures voleront ?
- Non, peut-être un vent violent, un vent très fort pourra les propulser. Mais il faudrait un vent vraiment terrible !
Silence de Marguerite, que j’imagine, emportée au coeur d’une tornade, à l’arrière d’une Moris-Leon- Bollé.

videoJ’écrivais dans Viento, que vous vous perdiez parfois dans des monologues sans fin, oui, une petite fille, perdue à jamais. Au milieu des enfants, j’aime vos silences, votre souffle qui trahit la surprise, devant la gravité de certaines réponses, il y a de la connivence entre vous.
J’ai dit aussi, que vous me manquiez, vos mots, vos amours, vos excès, vos livres… alors je pars Marguerite, dans quelques jours je serai à Vinh Long et Sadec, je vous verrai descendre du car, sur le bac , vous irez jusqu’au bastingage, vous regarderez encore une fois le fleuve : Ma mère me dit quelquefois que jamais, de ma vie entière, je ne reverrai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages, le Mékong et ses bras qui descendent vers les océans.
Je rejoindrai le Delta des neuf dragons, où La Mère s’est ruinée à lutter contre le Pacifique. Là, dans l’humide torpeur du jour, où les sampans glissent sur le Mékong, où les rives se perdent dans les rizières, je vous emmènerai Marguerite, et vous vous souviendrez : la lumière tombait du ciel dans des cataractes de pure transparence, dans des trombes de silence et d’immobilité. L’air était bleu. On le prenait dans la main. Dans quelques jours, Marguerite, je vous ramènerai, est-ce que l'ombre de l'auto noire, longera les haies de jasmin en face du Lycée Chasseloup-Laubat? Aurez -vous le chapeau d'homme d'« enfance et d'innocence », au bord plat, en feutre souple couleur bois de rose avec un large ruban noir, et vos souliers de bal, très usés, en lamé noir avec des strass. Serez au rendez-vous Marguerite ?

vendredi 25 décembre 2009

La femme muette du peuple de la Parole

Je ne sais pas encore qu'elle s'appelle Amira. La femme qui vient de prendre le siège voisin, sur le vol IB 989I qui accuse déjà trois heures de retard, enlève sa veste de laine, elle se recoiffe et rajuste sa ceinture. L'avion décolle.
- nous sommes enfin partis.
- oui, c'était presque improbable!
- tout le monde trouve ça normal, mais c'est, en fait, un petit miracle, déclare Amira dans un sourire.
Amira va voir ses petits enfants, elle est heureuse et aucune tempête de neige ne peut balayer la flamme qui incendie son regard.
Elle lit : l'histoire de l'amour de Nicole Krauss: Une plaisanterie amère m'est venue à l'esprit. Les mots m'ont trahi. Et pourtant. Je serrais les pages, craignant de voir mon esprit me jouer des tours, de baisser le regard et de découvrir qu'elles étaient blanches.
Je lis, Ma vie, de Carl Jung : J'ai donc entrepris aujourd'hui, dans ma quatre-vingt-troisième année, de raconter le mythe de ma vie.
Les mots s'emmêlent, se répondent, ils passent d'un fauteuil à l'autre. La lumière baisse dans la cabine, nous n'allumons pas les "liseuses" et nous nous mettons à parler, au dessus de la terre qui s'éloigne, poudrée de neige grise.
Amira, veuve, raconte les voyages qu'elle faisait avec son mari, à bord de leur petit avion. Elle dit de la solitude, des sentiments que je n'avais jamais éprouvés. Parfois, elle ferme les yeux, pose la nuque sur l'appui tête, pour faire revenir les images.
- j'aime voler, j'ai pris des cours vous savez et je crois que je devrais m'y remettre. J'ai besoin de sentir que je peux voler.
Elle écrit aussi, mais sans jamais avoir osé montrer ses textes.
- vous vous censurez?
- c'est un peu ça. Je raconte des choses si personnelles, je ne voudrais pas gêner qui que ce soit. Peut-être, quand je serai morte, on pourra lire cette histoire. J'ai essayé de faire des coupures, d'écrire en disant Elle, et puis j'ai abandonné. Maintenant, je dis Je. Je suis juive.
Elle ferme les yeux encore une fois. Je lui raconte ma visite dans l'ancien quartier juif d'Ubeda, guidée par Jose Angel Almagro Alises, qui depuis 25 ans restaure, seul, une synagogue, la maison d'un rabbin et celle de l'apothicaire.
- je me suis retrouvée tout à coup devant la tribune, où autrefois, on lisait la Thora, c"était étrange à ce moment là, c'était un lieu... imprégné, voilà c'est le seul adjectif qui me vient à l'esprit.
J'ai pris une profonde inspiration et j'ai voulu la convaincre.
- n'ayez pas peur, vous devez écrire, et tout dire, sans pudeur, sans la moindre hésitation, sans une seule césure, écrire tout, et tout dire. Vous ne pouvez pas vous réduire au silence, vous ne pouvez pas vous faire taire. Racontez, osez. Vous ne devez pas être la femme muette du peuple qui parle. Amira, envoyez-moi votre manuscrit et je vais vous lire. Comme ça vous aurez fait le premier pas. Vous aurez ouvert la voie, oui, vous aurez ouvert la voix.
Elle a noté mon adresse sur son agenda en cuir, de couleur jaune, j'ai noté la sienne sur la première page de Jung: J'ai donc entrepris aujourd'hui, dans ma quatre-vingt-troisième année, de raconter le mythe de ma vie.
En rentrant, j'ai ouvert le dictionnaire des prénoms. Amira, avec aleph, veut dire parole en hébreux.

vendredi 18 décembre 2009

Lettre ouverte

Cher Père Noël,
Tu dois être débordé, car c'est pour toi la période "charrette". Mais je voulais juste t'écrire pour te raconter un peu, ce que tu risques de rencontrer pendant ta tournée. Ne sois pas surpris, c'est une année dure Père Noël, pour beaucoup, une de ces années sombre et sans vraie joie, qu'on a envie de gommer d'un revers de main et de reléguer aux oubliettes.
Il fait froid et pour certains les premières engelures aux pieds se font sentir, sur le carton qui n'isole pas du sol, près de la bouche de métro. La file est longue et les rayons vides dans les banques alimentaires, alors ne soit pas trop chiche Père Noël. La solitude, elle, ne désemplit pas, elle se niche partout. Bien qu'elle affectionne particulièrement les petites vieilles, toutes ratinées, qui depuis longtemps ont oublié le sens du mot visite, elle ne rechignera pas à faire du zèle chez un divorcé séparé de ses enfants, ou un étranger qui ne reconnaît plus sa terre à travers la fenêtre. Il y a ceux qui n'y arrivent plus, et ceux à qui on n'a pas donné la chance de commencer. Le travail est devenu un luxe et un toit est aussi dur à garder que ses premières dents de lait. La "boule bleue" a perdu la sienne, elle tousse et s'époumone, sa peau craquelle comme un désert, laissant passer par le trou béant de ses pôles, le cri d'agonie des mères en colère. Il y le trop plein et le trop peu, les ventres rebondis du rien et l'obésité obscène du tout. Tu verras, si tu freines un peu le chariot de tes rennes, des enfants gratter le sable et des femmes éreintées de porter tant de seaux, des maisons à terre qui n'ont pas résisté aux tempêtes, des geôles aux tinettes putrides, et des seringues un peu partout dans les ruelles. Tu verras des enfants, repus et aux joues roses, qui taperont du pied, déçus d'un des cadeaux, des enfants sages et tristes et heureux aussi, parfois. Je ne te demande rien, Père Noël, tu n'es ni un de ces conteurs de fariboles, ni un faiseur de miracles, je veux juste que tu prennes le temps, dans ta virée en rennes, de la regarder en face cette fichue planète ! Elle est tout ça, dure et généreuse à la fois, une terre qui saigne et qui se marre, en faisant un pied de nez aux étoiles, une terre qui a soif et faim et qui regorge de poubelles, une terre si fraternelle, où l’amour fait tant défaut, une terre de sable à torrent, un désert inondé. Les hommes se tirent dessus à bout portant, tandis que d’autres tendent une main charitable, des femmes cassent un talon dans un cocktail, au moment même, où, accroupie dans un caniveau, une autre rajuste son sari… Voilà le monde parfumé, plein de rires, plein d'oiseaux bleus. Soudain griffé d'un coup de feu, un monde neuf, où sur un corps qui va tomber, grandit une tache de sang
Nous n’avons été ni mauvais, ni sages, nous sommes des Hommes, Père Noël, tout simplement. Aussi sois indulgent, et entre dans les maisons où tu n'as jamais mis les pieds !

jeudi 17 décembre 2009

Pleurer sous cape.

Arrivée à la Havane. Première rencontre dans la chaleur humide d'une ville aux illusions perdues. On a mis de la couleur sur les crevasses des immeubles rongés d'une lèpre grise. Tout est lent, brumeux, comme les volutes du cigare qui envoient vers le ciel un vengeur pied de nez à des années d'abstinence tabagique. Dans la fabrique, on s'active comme dans une ruche. Femmes et hommes, alignés devant des tables en bois, l'oeil aiguisé pour le tri des capes, et la langue bien pendue partagent des brins de vie, que couvre à peine la musique nasillarde qui hoquette du haut-parleur. Les doigts experts des écoteuses déchirent la feuille de tabac entre le pouce et l'index pour enlever la nervure centrale. Les rouleurs, avec dextérité, s'enorgueillissent des plus belles pièces, ils manient la chavette sans la moindre hésitation pour couper le bord des feuilles. Rouler, étirer, lier, on a l'impression de joueurs professionnels qui battraient d'innombrables jeux de cartes. Les hommes sont tous en débardeurs, on voit sous la peau couleur de cannelle, les muscles qui tressaillent au moindre effort. Une femme, rie aux éclats en enfouissant une mèche noire sous son bandana couleur soleil. J'ai ramassé un petit bout de feuille sur le sol et je l'ai glissé dans la poche de mon jean, j'emporte un peu de l'île. Plus tard, je fermerai les yeux, les mains dans la poche et la feuille, devenue sèche, se froissera, Cuba sera loin et j'en garderai la trace sur mes doigts. Pour l'heure, je termine mon café noir, au nez et à la barbe de Fidel, qui pose au dessus du comptoir du bar de l'usine Partagas. Des pensées me titillent la mémoire, comme une poignée d'orties. Je suis venue chercher le CHE, je le suis à la trace, comme un setter irlandais derrière une bécasse, un chasseur de rêves fracassés et d'utopies broyées. Je dois terminer d'écrire cette histoire que j'ai commencée il y a des mois, et qui dans mes carnets s'est brusquement arrétée à : Che, trois lettres qui claquent comme un éternuement, tu rôdes autour de moi depuis longtemps, je n’ai pas voulu jouer avec ceux qui t’épinglent sur le mur d’une chambre. J’ai juste voulu marcher vers toi. Dans mes nuits longues, entre les mots de ton journal, ta rencontre m’a été fatale, là où La Piojera coule encaissée *...
Des points de suspension, une route barrée. J'expire une fumée, qui monte lente et bleutée. Des volutes en forme d'anneaux viennent s'enrouler autour des pales du ventilateur et puis s'en vont... je protège ma rêverie avec la main, je ne veux pas partir et je ne vais pas rester. La nostalgie a pris le tabouret libre, juste à côté de moi, elle s'est servi un rhum, qu'elle a pris "cul sec", elle s'est resservie une rasade, elle m'a regardée droit dans les yeux, et d’une voix cassée, un peu ivre, elle m’a dit comme en secret :
- c'est demain que j'avais vingt ans!
* à paraître.

mercredi 16 décembre 2009

Un goût des pôles !

L’histoire commence en 1968, dans la baie de San Francisco, Georges Matt, écoute les programmes en FM de « the Koit mother » et sa musique, diffusée sans une seule parole.
En 71 il rencontre, dans le sud de l’Espagne, vivant sous les oliviers, dans une camionnette entre mer et dunes, Isaac Guillory.
Isaac est musicien et passe de longues heures à jouer de la guitare sur la plage ou dans les bodegas du coin. Le vent du large souffle sur les utopies des années soixante-dix qui viennent se réchauffer au soleil andalou. Les années 80 et l’arrivée de l’ordinateur vont faire germer une idée : enregistrer de longues plages musicales, les diffuser et faire ainsi connaître une musique, que les grandes maisons de disque ne diffuseront jamais.
Il fallait à Georges, du temps et du calme, pour mener à bien un des premiers projets de radio en ligne. « J’ai fais mes valises et je suis parti en Antarctique, pour essayer de monter un station de radio par internet. Pour réussir, A’ Net Station (comme je l’ai appelé) devait uniquement diffuser de l’excellente musique, n’avoir aucune pub à l’antenne et pas de paroles ! Dans l’obscurité glacée que venait à peine éclairer l’écran de mon ordinateur, j’ai inventé cette radio ! Si vous saviez l’émotion que j’ai pu ressentir le premier jour, avec mes trois premiers auditeurs ! »
Des années plus tard, A’ Net Radio est l'une des meilleures radios que je connaisse. Journaliste pendant plus de quinze ans sur les ondes, je connais l’impact que peut avoir un media qui vous emporte loin, juste par la force d'évocation qu’il exerce sur votre imagination.
A’ Net Radio émet de l’Antarctique. La webcam du site s’ouvre sur une éternité blanche, où, l’horizon gelé, flirte avec l’orange d’une aurore délicatement posée sur la banquise. Dans le confort relatif de la station, Georges vous donne un goût des Pôles. Il répond à la rigueur implacable qui cerne son « igloo », par la douceur ouatée d’une musique folk, acoustique, où les voix dessinent la seule présence humaine.
"Quand on a oublié qu'il fait froid, que le silence est infini, qu'on s'est défait de l'agitation du monde, quand l'indispensable se réduit à peu de choses, on sent grandir en soi le bonheur de l'harmonie, ce sentiment agréable où en toute sérénité on se sent bien là où on avait rêvé d'être. » raconte Jean-Louis Etienne. Le ciel est de nacre et la glace s'irise, vous êtes en Antarctique... *
* Pour découvrir A' Net Radio, en direct, une fois sur le site, cliquez sur play dans le menu sur la gauche

lundi 14 décembre 2009

Arithmétique silencieuse

J’écris beaucoup, dans les avions et dans les trains, mon imagination n’aime pas faire du « sur place », et on y fait d’insolites rencontres.

Dans l’AVE, (le TGV espagnol, au si joli nom d’oiseau), ma voisine, par exemple, a un forfait téléphonique illimité.
Sachant qu’un train partant de Séville à 18h45 met exactement 2h30 pour rejoindre Madrid, que nous sommes partis depuis une heure et quinze minutes, que la dame a entamé sa conversation dès le départ de la rame, calculez depuis combien de temps la voyageuse importune ses voisins. Vous avez deux secondes avant que je relève la copie.
Son interlocuteur lui, est muet, parce qu’il n’y a aucune plage de silence. La dame téléphone à un muet, qui pour comble de malheur n’est pas sourd ! Ou bien, il n’est déjà plus à l’autre bout du fil. C’est sans doute ça, il a posé le combiné et il est allé faire un tour. Elle, elle déblatère dans le vide pour ne pas sauter dedans ! Je guette l’arrivée d’un tunnel salvateur et la coupure de réseau, mais le muet a raccroché, désarçonnant la pipelette ! Qu’à cela ne tienne, on ne l’a fait pas à un moulin à paroles, elle enfourne dans le pavillon de ses oreilles, des écouteurs très design. Ouf, une seconde de plus dans le silence et elle aurait été obligée de se mettre à penser ! Elle écoute sa musique, dont me parvient des crissements de sauterelles affamées, tout en feuilletant un journal. Voilà, tous les sens sont quasiment occupés, puisqu’elle croque en même temps une barre chocolatée et exhale un parfum bon marché aux extraits de vanilline. Plus rien de ce qui se passe autour ne peut rentrer à l’intérieur, elle s’est emballée sous vide !
Le tunnel salvateur est arrivé, elle en a profité pour se recoiffer dans le reflet de la fenêtre. Elle a relâché ses cheveux une fraction de seconde, avant de les attacher avec un gros élastique couleur de prune. Elle a de belles mèches qui brillent comme les châtaignes sous le soleil pâle de l’automne, un trait de Khôl, noir, souligne son regard, sa peau a gardé le hâle de l’été. A l’instant où elle a relevé ses cheveux, elle n’avait plus besoin de parler, elle était juste belle et gracieuse. Puis, elle a mis son index dans la bouche et dans une grimace elle a détaché un petit morceau de confiserie collé sur ses dents. Voilà pourquoi j’avais tant aimé les saintes des icônes byzantines, elles n’étaient pas gourmandes ! Sur ce, le soleil a dégringolé sur les collines, et, la plaine, que le train lacérait sans vergogne, s’est incendiée en un éclair... et en silence!

dimanche 13 décembre 2009

Loup y es-tu ?

La déclaration d’Yvana Trump à la presse me laisse sans bras, ils se sont désintégrés sur le carrelage en lisant ces quelques mots : « je ne permets pas à mes petits enfants de m’appeler grand-mère, je veux qu’ils me disent : Glam mum’»!
Botoxée de neuf, le chignon rutilant et peroxydé, la « maman glamour », aux lèvres siliconées, aura beau se gargariser de méthode Coué, les miroirs réfléchissent, eux !
C’est aux petits enfants de choisir la façon dont ils vous appellent. Donner un nom pour un enfant c’est important, surtout dans un monde où les repères sont brouillés. Nommer, c’est rendre une personne unique à vos yeux. Il ne s’agit pas de donner une étiquette à lire aux autres !
Ma grand-mère avait une jolie blouse à fleurs. Des rides profondes et lourdes comme le poids d’une vie lui barraient le front, et les jours de lessive elle sentait bon le savon de Marseille. Après le café au lait du matin, elle s’affairait à ses fourneaux embaumant la cuisine de lapin en sauce, de daube de carottes, de pot au feu et de ragoûts de toutes sortes qui nous faisaient presser le pas à la sortie de l’école. Cette vieille dame, voyons de… 60 ans à l’époque, ne savait rien de la chirurgie esthétique, mais se pomponnait le dimanche et veillait à son impeccable indéfrisable. Sa principale préoccupation était de nous rendre heureux et chaque tour de cadran, ainsi rempli, de biscuits au sucre glace, de parties de loto acharnées, de commissions au marché et de débordante tendresse avait un goût d’éternité. A l’heure de dormir, où, sur les murs de la chambre, se projetaient d’inquiétantes ombres chinoises, je n’aurai eu que faire d’une Glam Mum’ en porte jarretelle ! En caressant mon front de sa main rugueuse aux relents d’encaustique, ma grand-mère, savait terrasser tous les dragons de mon enfance. Son chiffon de poussière chassait les mauvais rêves et quand on traque les monstres on se garde bien de mettre du rouge à lèvres !
Du coup, notre héroïne, que suivait toujours un parfum d’eau de Cologne à la lavande, portait le plus doux nom qu’il soit. On ne lui en connaissait pas d’autres, et plus tard, quand il s’évapora pour être remplacé, par celui plus âcre et capiteux de l’Absence, nous le répétions comme un mantra protecteur : Mémé !
Mémé, mémé, qui ne s’épancha jamais dans la presse, mais qui en découpa toutes les recettes de cuisine, mémé, dont les rhumatismes déformaient les genoux et l’arthrose les doigts, tu étais à nos yeux la plus belle, dans tes tabliers de cretonne qui te donnaient des airs de princesse !
Je demande solennellement à mes petits enfants de m’appeler Mère-Grand, je préfère les canines acérées du Méchant Loup à la stupidité assassine du jeunisme !

samedi 12 décembre 2009

Faites-le !

Le romancier américain Henry Miller, raconte que de temps en temps, il allait passer une soirée à la bibliothèque municipale pour lire. C'était pour moi, disait-il, comme prendre un billet pour le paradis.
Aussi, j’ai le plaisir immense, de vous inviter GRATUITEMENT, au paradis !
D’un simple clic, oui, vous avez bien entendu, d’un simple clic, vous allez découvrir les merveilles du monde, les images les plus rares, les pays les plus enchanteurs ! Approchez mesdames et messieurs, il y aura de la place pour tout le monde, éternisez-vous ou jetez un simple coup d’œil!
Sous vos yeux ébahis, voici la carte chinoise de l'État du Qi, gravée dans la pierre au cours de la septième année de l'ère Fouchang en 1136! D’un simple regard, parcourez le commentaire du 18ème siècle du savant al-Rasmuki, expliquant un ouvrage du mathématicien médiéval al-Samlali. D'un bond, nous voici au Brésil, dans l’atelier photo de Joaquim José Insley Pacheco, l'un des plus célèbres photographes de portraits brésiliens. Il a « tiré le portrait » d’Isabel, princesse du Brésil. Enfin, si le cœur vous en dit, et sans aucun supplément, vous pourrez vous offrir un souvenir de la grande, que dis-je, de l’immense ... Sarah Bernhardt !
Toutes ces curiosités, ces mystères, vous sont enfin révélés, et, j’insiste, mesdames et messieurs, pas pour vingt euros, pas pour cinq euros, non mesdames et messieurs, nous vous offrons le paradis GRATUITEMENT !
Nulle part ailleurs vous ne verrez, de si près, ces petits trésors: des peintures rupestres africaines, vieilles de plus de 8.000 ans, des documents sur le débarquement de Normandie, des cartes médiévales! La visite se fera en 7 langues ! Plus vertigineux que les montagnes russes, plus savoureux que les pommes d'amour, plus envoûtant que les trains fantômes, plus renversant que la catapulte de la mort! Approchez, plus près, oui, vous, le monsieur du deuxième rang, non vous ne rêvez pas, c’est bien un manuscrit de Christophe Colomb, il date de 1493 ! Feuilletez, Madame, n'hésitez surtout pas, les 270 pages des contes d’Andersen, dans l’édition originale de 1911 ! Du jamais vu, du sensationnel, les civilisations disparues se matérialisent sous vos yeux, les monuments de l'Egypte des pharaons sortent à nouveau du désert de sable...
Je vois que vous êtes tenté, surtout la petite dame blonde du fond.
Notre attraction va démarrer, retenez votre souffle, attention petit bolide, près pour le grand plongeon, en voitures mesdames et messieurs, attachez vos ceintures... CLIQUEZ!

jeudi 10 décembre 2009

Magie en bar !

Dans la véranda couleur de fontaine Wallace, les anneaux d’acier qui encerclent le marbre des tables rondes reflètent les globes de verre du plafond. Malgré le froid, un homme, un pull fuchsia sur les épaules, sirote un diabolo menthe. Je n’ai pas osé demander où Hemingway s’asseyait quand il venait au Sélect. Dans les cafés et les tavernes où les écrivains ont pensé des livres, il reste une infime parcelle d’eux-mêmes, une réminiscence de leur cogitation, peut-être même cette petite rayure tracée avec l’ongle sur le bois. Nous regardons par la même fenêtre un monde qui a tourné sans nous.
A La Coupole, de l’autre côté du Boulevard Montparnasse, de pseudos maharadjas, sur le pas de la porte, guident des clients vers le bar. Ils devront attendre leur tour pour une table. Un maharadja déchu, qui vient finir ses jours dans cet arrondissement de Paris, un prince amnésique, qui au contraire de ses éléphants préfèrerait ne plus avoir de mémoire.
Voilà deux jours que j’ai fait du Sélect, ma « cantine » provisoire. Je cherche toujours un « terrier » où venir poser mes carnets. Mes cahiers ont toujours un élastique, on ne sait jamais des fois qu’un mot m’échappe ! Cela fait donc deux jours, disais-je, que je campais au Sélect et à chaque fois, les clients qui se succédaient à la table voisine, parlait d’un film de Tarentino.
- On va voir le dernier Tarentino ?
- Moi, le Tarentino j’adôôôre !
- Oui, bon c’est un Taentino quôôôi !
J’ai immédiatement pensé que cette table avait été occupée un jour par le réalisateur. Oui, c’est ça, il s’assied, se concentre un peu, quelques passes chamaniques, une pincée de sel et hop, il « Tarentinise » la table ! C’est fait, le lieu est sacralisé, toute personne qui s’assied désormais sur ce lieu magique est obligée de parler du cinéaste.
Attention, démonstration ! Voilà un couple. Il s’embrasse goulûment au dessus de leurs bocs de bière, des regards langoureux en guise d’amuse-gueule, attendez, vous allez voir !
- Ça te dis un ciné, mon lapin* ? (*litanie animalière sirupeuse qui lance son attaque virale lors des premières contaminations amoureuses)
- Comme tu veux, mon minou* (j’ai oublié de dire que l’«affection» est particulièrement contagieuse)
Ne vous impatientez pas, je parie dix contre un sur le lapin.
- On pourrait, je ne sais pas moi, voir…le Tarentino
Bingo ! Je vous l’avais dit, la table est envoûtée, il suffit seulement de s’asseoir, et ça marche tout seul. Cela doit faire des années que ça fonctionne et quand Tarentino ne sort pas de film, je suis certaine que les gens vont louer des vidéos. J’étais la seule à connaître le secret des brasseries parisiennes !
Il m’est alors venue une idée lumineuse, un de ces éclairs de génie qui donnent à votre cervelle des allures de 14 juillet. J’ai appelé le garçon de café et j’ai susurré :
- vous savez où il s’asseyait Hemingway ?

mercredi 9 décembre 2009

Rencontre au sommet !

« Nous avons des problèmes d’eau potable, le cours des torrents autrefois était régulier, aujourd’hui ils peuvent déborder ou être à sec. Nous ne comprenons plus rien, nos cultures sont chamboulées, nous sommes à la dérive ». Un paysan du Ladakh, à la dérive, ballotté par les flots, sur un radeau en plein océan de tempête, crie son désespoir sur le toit du monde !
Oui, le monde est fou, il a perdu la boule, il est désaxé !
Le réchauffement est là, inexorablement là. Des cultures ravagées par la sécheresse, des glaciers qui agonisent, des réserves d’eau douce à jamais perdues, forêts broyées, animaux décimés. Les premiers réfugiés climatiques pensent déjà que leur communauté va disparaître, seront-ils déplacés, ou dispersés ? Les générations d’exilés qui m’irriguent les veines en ont froid dans le dos !
J’ai beau limiter l’eau de mes douches, trier avec la patience d’un entomologiste les déchets domestiques, surveiller l’utilisation des appareils électriques et faire mes courses avec un filet à commission, je ne vois pas le bout de cet enfer programmé, dont le chemin malgré tout, est pavé de bonnes intentions.
Au moment même où j’écris, la radio diffuse la musique du film Out of Africa de John Barry. Me voilà survolant l’Afrique, sur un vieux biplan. Dieu, que la terre est belle ! Immense, blonde et lascive, sauvage et fière, mystérieusement captivante, injuste et cruelle aussi. Regardez, là, dans l’herbe haute, une antilope, voyez sa silhouette gracile, aux aguets ! Et là, la lumière du soleil, qui tombe, orange derrière les grands arbres. Une poignée d’hommes avance, une ligne de fourmis qui trace un sillon de poussière sur la piste. Attention, on vire un peu sur l’aile, ouvrez bien les yeux, là, juste au fond cette tache sombre, une charge d’éléphants !
Pasang, souffle un peu, en posant sa charge : « autrefois, le chemin de mon village était coupé par la neige, plusieurs mois par an, aujourd’hui il est ouvert tout l’hiver. ». Il ressert les sangles autour de sa mule qui porte l’eau, le regard vague, comme s’il cherchait dans sa mémoire, les images du chemin de glace d’autrefois. « Il n’y a plus d’eau, on ne peut se doucher et faire la lessive qu’une fois tous les dix jours. Je ne pouvais plus voir mes vaches crever de soif, alors je les aie vendues ! ».
Je repense au film Soleil Vert. En 2022, les hommes ont épuisé les ressources naturelles. Seul le soleil vert, une sorte de pastille, parvient à nourrir une population miséreuse qui ne sait pas comment sont crées ces aliments. Scène mythique où Charlton Heston accompagne son ami dans un « mouroir », on va l’euthanasier, comme tous les vieillards. Leurs dernières volontés sont toujours exaucées, il veut revoir, la TERRE ! Les images d'une Terre, qui n'existe plus . Autrefois, la Terre et la Pastorale de Beethoven!
2022, dans douze ans, à peine

mardi 8 décembre 2009

Quelle heure est-t-il ?

Certains souvenirs s'accrochent à ma mémoire comme un vieux chewing-gum à mes semelles de crêpe. Je ne peux m'en défaire, ou pour être tout à fait honnête, je ne fais rien pour les gommer.
Une musique, une image et tout revient avec la netteté d'une optique japonaise!
La preuve en exemples. Le Canto General de Pablo Neruda mis en musique par Mikis Theodorakis me ramène inexorablement en Hongrie.
1990, je rentre dans Budapest avec ma petite camionnette blanche, un tramway jaune longe la rue, il glisse à grand bruit sur le rail qui le guide. Je suis enfin à Budapest où j'entend l'écho de la révolution de 56, je perçois encore ses secousses, j'entends encore battre son pouls... les blindés pénètrent de tous cotés, à 4 h 20, Imre Nagy lance un appel : «A l'aube, les troupes soviétiques ont déclenché une attaque contre la capitale, avec l'intention évidente de renverser le gouvernement légal de la démocratie hongroise. Nos troupes combattent. Le gouvernement est à son poste. J'en avertis le peuple hongrois et le monde entier».
De mon autoradio à K7, monte un chant, un cri déchirant, la force vivante et grandiose de la terre, la Voix de Maria Farantouri : aqui viene el arbol, el arbol de la tormenta...Voici venir l'arbre, c'est l'arbre de l'orage, l'arbre du peuple. Ses héros montent de la terre comme les feuilles par la sève, et le vent casse les feuillages de la multitude grondante...
A jamais, les mots de Neruda et de Théodorakis me ramènent à Budapest, comme Waiting for the night de Dépêche Mode me replonge à Bucarest en 91.
Je descend du bus, rue Popa Nan, pour rejoindre la rue Delea Noua. Il fait froid, il y a de la neige grise sur le trottoir défoncé. Je grimpe quatre à quatre les marches en ciment de l'escalier, je rejoins ma petite chambre chez l'habitant. Je me déchausse et pose mon anorak sur le lit cosy. En regardant par la fenêtre, couverte de givre, j'ai vue sur une station service désaffectée, avec sa vieille pompe à essence. La nuit tombe glaciale et grise sur la ville éventrée de chantiers fantômes, derrière-moi grésille le poste de radio : I'm waiting for the night to fall, i know that it will save us all, when everything's dark, keeps us from the stark reality... J'attends que la nuit tombe, je sais que ça nous sauvera tous, quand tout est noir, ça nous protège de la brutale réalité...
Aujourd'hui l'I.pod distille les notes... alors, monte une odeur de tsuica, un alcool de prunes que l'on a mis à chauffer dans une casserole, sur le réchaud. Le verre est encore brûlant, il réchauffe les mains et le corps. Il y a une Dacia garée en bas, dans la rue, on la devine rouge sous sa bâche. La nuit tombe sur Bucarest. Ici il est midi, et j'ai froid !
Texte dédié à Jean-Louis Calderon, journaliste, décédé le le 24 décembre 1989, écrasé par un char à Bucarest alors qu'il couvrait la révolution en roumanie pour La Cinq.

lundi 7 décembre 2009

A quoi penses-tu, Ariane ?

La clôture longe le bois d'eucalyptus, et les barrières que l'on ouvre et referme tout au long du chemin, dessinent les enclos où l'on sépare le bétail. On passe ainsi nombre de frontières, qui délimitent le territoire des taureaux en fonction de leur classe d'âge. Les ombres noires et brunes, passent, nonchalantes. Le pas lent de ces masses en mouvement, laisse des traces de sabots en demi-lune, sur le sol à peine humide. On les dérange et ils se déplacent à regret chaque fois que l'on passe en voiture. Les cornes blanches, ponctuent leur tête de parenthèses qui déchirent l'horizon ou le ciel et semblent vouloir dire l'essentiel de la vie, de la mort. Sur leur pelage couleur châtaigne, cendre, ébène ou bien savon, le fer a laissé chiffres et blason. Un solitaire a quitté le clan, il s'éloigne, sur la terre rouge, couleur de sang, comme une prémonition. Il est peut-être là, ce taureau dont le matador rêve, les nuits sans fin de l'insomnie. Il lui a déjà dessiné de rares véroniques de son manteau de combat, ouvert comme l'aile d'un papillon. Sa main gauche, imprime au tissu de serge rouge la quintessence de la lenteur, les secondes transformées en heures. Il sent le souffle fort, chargé du musc de la terre, comme une haleine qui lui frôle le corps. Il est si près dans cet attardement. L'autre charge, il bondit, il conquiert. Le matador lui, comme un arbre, les pieds plantés dans le sable, écarte un peu le bras pour canaliser la charge. "Le génie a des nonchalances, mais une prestesse de grand fauve. Le génie est une paresse attentive. On guette sans cesse et l'on trouve une fois, par surprise". Dans ce rêve-ci, le matador a du génie !
Les taureaux ne font pas de rêve, ils tournent autour de la mangeoire, le museau couvert de fils d'or, ils mastiquent lentement. Le 64 me regarde fixement. Immobile, il concentre dans ce regard noir comme la nuit des premiers hommes, tous les orgueils de sa race. Il reste là, tout entier, suspendu dans ce regard, et puis s'éloigne condescendant en contournant le tas de pierre où s'est mis à pousser un figuier. Le minotaure, me plante là, dans le labyrinthe de mes pensées, dont j'ai perdu le fil.

dimanche 6 décembre 2009

Acropole

Il faut se lever tôt pour arriver les premiers, tout en haut de l'Acropole, regarder le jour caresser les colonnes du Parthénon. Les dieux, que la première lumière chatouille, s'abritent sous les colonnes des propylées. Athéna, fille de Zeus, a délacé son égide pour profiter de la fraîcheur du matin, et marche sous les oliviers. On dit que c'est elle qui planta le premier. La ville se réveille à nos pieds. Le soleil, plus fort, donne à la pierre la couleur des blés mûrs. A flan de colline, la géométrie du théâtre de Dionysos, dessine ces demi-cercles concentriques.
"Interroger la présence du Parthénon dans l'Athènes d'aujourd'hui ne signifie pas seulement interroger le témoin d'un temps définitivement révolu. S'il a survécu à tout cela, ce n'est pas comme un vestige anthropologique, un outil bizarre, un objet cultuel. S'il continue à attirer le regard, c'est qu'il libère une énergie active, c'est qu'il impose sa propre perspective". Le silence se trouble, les premiers touristes grimpent le sentier. Des japonais, chapeautés, gantés, s'abritant du moindre soleil, fixent le sourire des cariatides, impassibles dans leur drapé de marbre. Puis, soudain, sous l'éclatante blancheur du jour qui s'écoule, l'ombrelle noire d'une visiteuse. Sa silhouette sombre sculpte une ombre qui grandit sur le mur du temple, l'Erechteion. Elle avance lentement, seule, comme on parcourt ses souvenirs. Elle pose parfois sa main sur la pierre, elle cherche à sentir battre le coeur de l'Acropole, sanctuaire inacessible, à la vieillesse saccagée. L'ombrelle pose une ombre, sur un monde éteint, à ciel ouvert. Quelle certitude vient-elle chercher dans les plis et replis du marbre, où le ciseau du sculpteur a taillé l'illusion de la vérité? La beauté affleure, partout et si puissamment que j'entrevois, parfois, un tressaillement de la main qui s'accroche à l'ombrelle. La promeneuse contourne un échafaudage, s'arrête, enlève la poussière qui s'accroche à sa jupe. Elle fait tournoyer l'ombrelle comme un moulin à vent. Oui, un petit moulin dont les pâles noires se laisseraient emporter par le vent grec. Avec la pointe du pied, elle s'assure de la sûreté du chemin, à peine quelques cailloux roulent sur son passage. La visiteuse semble venir d'un autre temps, où des jeunes femmes corsetées supportaient sans faillir la chaleur suffocante d'Athènes. Tout à coup, des bouffées nostalgiques se donnent rendez-vous tout au fond de ma gorge, jouant des coudes pour m'empêcher de respirer. La dame, dont je ne vois pas le visage, flotte, un instant suspendue en haut de la colline, tout contre le ciel et referme son petit parapluie, en disparaissant au détour du sentier. J'ai eu juste eu le temps d'apercevoir une déchirure dans la toile de l'ombrelle!

vendredi 4 décembre 2009

Pas de porte

Des déferlantes jaunes de colza en fleurs cernaient le village médiéval. Pas une once de vent, un ciel à peine moucheté de nuages blancs et des insectes volubiles donnaient le ton de cette journée de printemps. La grand rue, pentue et pavée, les ruelles étroites, la petite place ombragée, l'église romane aux voûtes sobres, la charpente sombre et massive de la halle, chaque pas nous réservait une surprise. Il suffisait de marcher, lentement, les sens en éveil, pour profiter à chaque instant de la beauté troublante et tranquille, de ce village qui jouait à chat perché au dessus de la plaine. En contournant l'ancien lavoir et après avoir vu détaler devant moi quelques chats dérangés dans leur sieste, je remontais vers les remparts quand j'aperçu une maison. Elle comportait un étage, où l'on pouvait encore voir un reste de colombage. La porte était basse et étroite, comme si le propriétaire eut exigé de chaque visiteur, une humiliante courbette afin d'en franchir le seuil. La porte solide et renforcée de clous, gros comme le pouce était équipée d'un heurtoir. J'étais frappée par un iconoclaste paillasson en forme de coeur, élimé et recouvert d'une poussière blanche. La carpette incongrue, étalait sa tâche rouge carmin devant l'entrée. Comment le maître des lieux pouvait-il exiger qu'on s'essuie ses semelles, sur ce drôle de tapis? Chaque jour donc, et surtout les jours de pluie où la bruine incessante attristait les rigoles, les visiteurs de notre anonyme propriétaire, se séchaient les bottines, sans vergogne, sur ses ventricules de feutrine. Pire, lui même frottait peut-être ses brodequins couverts de boue sur le tapis. Quel chagrin d'amour l'avait-il condamné à se laisser ainsi piétiner le coeur à chaque retour de promenade ou de commissions? J'éprouvais une immense compassion pour cet homme ( à mes yeux il ne pouvait s'agir que d'un homme), qui acceptait ainsi de voir son amour foulé au pied. Il avait du, sans doute, souffrir beaucoup, à cause d'une femme inconstante et qui l'avait trahi. Pour ne jamais oublier qu'aimer peut faire souffrir, il avait découpé, dans un tissu de velours sang, la forme de sa peine, pour la déposer sur le pas de porte, devant sa maison.
Depuis lors, il guette par la fenêtre le moindre visiteur, et dès l'entrée, crie d'une voix forte:
- n'oubliez pas de vous essuyer les pieds.
Il croit, dur comme fer, que son chagrin d'amour, peut partir en poussière.

mercredi 2 décembre 2009

Divin divan !

" La seule fois où j'ai feuilleté un livre de Freud, c'était aux toilettes et c'est ma mère qui le lisait". Telle est la troublante révélation que j'ai pu lire dans un magazine. Il s'agissait de l'interview d'une célébrité qui m'était jusque là parfaitement inconnue, et dont je ne me souviens plus le nom, depuis que j'ai refermé la revue. Etrange confidence, n'est-ce pas? Un rien scatologique et si merveilleusement révélatrice d'un rapport ambigu à la mère. Voilà qui m'a donné envie de vous parler de mon compagnon Sigmund, que je lis environ une fois par semaine. Bien que je doive lui avouer mes infidélités "Jungienne", je ne manque pas de me replonger dans "l'interprétation des rêves" ou "cinq leçons sur la psychanalyse". Ce divan! Lieu de tous les mystères, point de départ de tant d'aventures personnelles! Divan-fauteuil, fauteuil-divan, paroles et écoute, silences et écoute. Les deux protagonistes ne se font pas face, on peut s'abandonner, sans être trahi par les réactions du visage de l'autre. S'allonger, pour Dire. Sans précaution, fouiller dans le désordre, dans l'atmosphère tamisée d'un cabinet de psychanalyste. "Je m'assis sur un divan disparu sous les coussins, et je me sentis soudain soutenu, porté, capitonné par ces petits sacs de plume couverts de soie, comme si la forme et la place de mon corps eussent été marquées d'avance sur ce meuble." Ah Monsieur de Maupassant si vous aviez pu vous étendre rien qu'un instant sur celui du 19, Berggasse, dans le IXème arrondissement de Vienne!
Je me suis offert ce luxe dans mon prochain livre*: "Je voudrais me lover tout contre toi, m’enfoncer dans ta peau de velours. Je me blottirais, en position fœtale, histoire de régresser un peu. Je resterais prostrée, dans une lascive sensualité, au creux d’un de tes plis, jusqu’à ce que la jointure de mes articulations fasse mal. Je m’enroulerais autour de toi comme un serpent s’acharne autour d’une cuisse. " Je vous laisse le soin de vous prêter au jeu de l'interprétation.
Divan... du persan Diwan, qui désignait la salle garnie de tapis et de coussins où se réunissait le conseil du Sultan, puis, par extension, le gouvernement turc dans son ensemble. Diwan, d'où découle le mot de "douane ". C'est vrai que le divan est un lieu où l'on franchit des frontières, en payant une contribution, ou parfois en trichant comme de vils contrebandiers..
La dernière fois que j'ai lu Freud c'était hier... dans mon canapé!
* à paraître chez Ixcéa

mardi 1 décembre 2009

Et c'est fiable?

Sur le dessin en noir et blanc à vous d'imaginer la terre, orgueilleuse, qui colore encore d'un bleu intense la nuit galactique : "moi, c'est la gravitation qui me soutient". La lune, grise et espiègle questionne: "et c'est fiable?". C'est un dessin de Màximo, paru aujourd'hui dans un quotidien espagnol. Le graphiste a dit un jour de son travail : «Dans mes dessins, tout est littérature. Le dessin d'humeur est un genre littéraire qui, accidentellement, s'appuie sur l'image". Quelques traits et quelques mots, pour "croquer le monde". J'ai pensé toute la journée à ce dessin, et à toutes les choses à côté desquelles on passe sans jamais les voir.
- bonjour, votre oxygène,vous en êtes content?
- la lumière dans le ciel qui éclaire votre jardin, ça consomme?
- et la pompe, là, dans votre poitrine, ç'est de la bonne mécanique?
Tout nous paraît aller de soi... comme la gravité, un mot à tiroirs, qui s'ouvre à mille définitions: l'importance d'un sujet, un ton sérieux, un son, ou l'action de la pesanteur...
Finalement à ne voir que la beauté du monde on en oublie sa gravité et quand on étudie de trop près la gravité on ne pense pas assez qu'il peut être beau. Grave et léger, serait sans doute le cocktail le mieux approprié pour déguster cette vie si courte qui est la nôtre.

Milan Kundera, dans l'insoutenable légèreté de l'être, nous fait partager une expérience: la légèreté de l'occident qui se "frotte" à la pesanteur du monde soviétique. Kundera joue à cache-cache, qui de la légèreté ou de la gravité correspond le mieux à la condition humaine? Incroyable dualité entre la légèreté de la liberté, l’ivresse du « vide », la vérité et le fardeau du mensonge.

Voilà, un simple dessin à l'encre de chine m'a fait prendre des chemins de traverse. Quelques traits, légers comme une plume, exercent, sans le savoir, leur force d'attraction. Demain, avec l'édition du jour, le croquis, léger et grave d'aujourd'hui se sera envolé!
- Moi, c'est la mémoire qui me soutient!
- et c'est fiable?
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